Semaine du 10 au 16 février 2021 - Numéro 1361
L’alliance saoudo-américaine à l’épreuve
Hicham Mourad10-02-2021
 
 

Avec l’arrivée de Joe Biden au pouvoir, les rapports entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite devraient connaître de nouvelles règles de fonctionne­ment, différentes de celles qui avaient prévalu du temps de Donald Trump. Le nouveau locataire de la Maison Blanche a donné le ton le 4 février en annonçant l’arrêt du soutien américain à l’interven­tion militaire saoudienne au Yémen, qui a aggravé les souffrances dans le pays le plus pauvre de la péninsule arabique.

La décision de Biden, qui répond à un engage­ment de campagne, fait partie d’une série de mesures qui marqueraient un changement de cap pour la politique étrangère américaine vis-à-vis de Riyad. La nouvelle Administration a ainsi annoncé qu’elle suspendait pour examen des ventes d’armes d’une valeur de plusieurs milliards de dollars à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, prin­cipal partenaire de Riyad dans son offensive au Yémen. Il s’agit de 3 000 missiles à guidage de précision d’une valeur de 290 millions de dollars, commandés par l’Arabie saoudite et de 50 avions de combat avancés F-35, au prix de 23 milliards de dollars, destinés aux Emirats. D’autres mesures ont inclus un réexamen de la classification par l’Admi­nistration Trump des rebelles houthis au Yémen comme groupe terroriste. Les critiques affirment que cette désignation entrave l’acheminement de l’aide humanitaire à la population.

Biden a toutefois souligné sa détermination à aider l’Arabie saoudite à renforcer ses défenses contre toute attaque des Houthis ou d’adversaires extérieurs. Cette assurance est considérée comme faisant partie d’un effort visant à persuader le Royaume de cesser son offensive. Au cours de sa campagne électorale en 2020, Biden a eu des mots durs pour l’Arabie saoudite, l’un des principaux partenaires des Etats-Unis au Moyen-Orient. Mais étant donné l’importance majeure de l’alliance américano-saoudienne pour les intérêts américains dans la région, il est douteux que Biden, dont les décennies passées au Sénat et à la Maison Blanche lui ont valu des contacts de haut niveau dans le Royaume, prenne le risque de mettre en danger les rapports avec Riyad.

Un groupe de législateurs démocrates espère cependant faire pression sur l’Administration Biden pour qu’elle adopte une politique plus ferme à l’égard du Royaume. Dans une lettre au secré­taire d’Etat, Antony Blinken, 10 députés démo­crates influents à la Chambre des représentants, dont Gregory Meeks, président de la commission des affaires étrangères, Adam Smith, président du comité des forces armées et Adam Schiff, président de la commission du renseignement, ont exhorté l’administration à entreprendre une large réévalua­tion des relations américano-saoudiennes. Leur lettre a également appelé Biden à annuler la dési­gnation des Houthis comme organisation terroriste et à geler la livraison aux Saoudiens d’armes offen­sives qui seraient utilisées dans la guerre au Yémen. Quelques heures après l’envoi de la lettre le 27 janvier, Blinken a déclaré que la révision de la désignation des Houthis comme groupe terro­riste était sa priorité la plus « urgente » en raison de son impact humanitaire potentiel, et a annoncé le réexamen des ventes d’armes à Riyad et Abu-Dhabi. Bien qu’il ait qualifié le réexamen de « typique » de toute transition, cela pourrait signi­fier que l’administration finira par annuler cer­taines d’entre elles.

Même si l’administration annule certaines ventes d’armes, fait pression pour un règlement négocié de la guerre au Yémen ou se prononce sur les droits de l’homme en Arabie saoudite, il semble peu pro­bable que le partenariat entre les deux pays en soit grandement affecté. L’Arabie saoudite est un allié de longue date des Etats-Unis à la fois en termes stratégiques et au niveau de l’approvisionnement et des prix du pétrole. Dans le domaine de l’énergie, le Royaume a contribué à maintenir la stabilité du marché mondial de pétrole en utilisant sa capacité de production excédentaire pour augmenter ou réduire le flux de brut. Même si les Etats-Unis ne sont plus dépendants du pétrole de la région du Golfe, l’importance des approvisionnements saou­diens pour la santé de l’économie mondiale dont dépend la prospérité des Etats-Unis posera des limites aux actions de l’Administration Biden qui risqueraient d’affecter négativement ses rapports avec Riyad.

Sur le plan stratégique, Riyad a été le principal collaborateur de Washington dans ses efforts visant à contenir l’Iran. L’importance stratégique de l’Arabie saoudite pour les Etats-Unis dans le contexte de leur politique dans le Golfe et au Moyen-Orient au sens large l’emportera probable­ment sur la plupart des autres considérations. Sous l’administration Trump, la présence militaire amé­ricaine en Arabie saoudite a été considérablement renforcée. Plusieurs milliers de soldats américains, de chasseurs et d’autres armes sont stationnés sur la base aérienne « Prince Sultan » (centre-est) depuis 2019 pour répondre aux menaces perçues de l’Iran. Il s’agit d’un processus qui n’est pas facilement réversible à moins que les relations entre les Etats-Unis et l’Iran ne s’améliorent radi­calement. Un tel scénario semble hautement improbable à court terme, ce qui renforce la valeur stratégique de Riyad pour Washington.

Enfin, l’appui de l’Arabie saoudite à la normali­sation des relations d’Israël avec le monde arabe est très important. La récente vague de pays arabes établissant des relations diplomatiques avec Israël serait impensable sans l’approbation et l’encoura­gement implicites du Royaume. Par conséquent, les rapports américano-saoudiens, qui devront tra­verser une voie escarpée dans un avenir immédiat, sortiront relativement indemnes à long terme.


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