Semaine du 3 au 9 février 2021 - Numéro 1360
Des débats pour commencer l’année
  Rendez-vous annuel consacré à la libre circulation des idées et des savoirs, la 6e édition de La Nuit des idées s’est tenue le 28 janvier dernier. Il s’agissait d’explorer le thème « Proches », en un live de 24 heures diffusé sur les réseaux sociaux. Un événement international coordonné par l’Institut Français.
Des débats pour commencer l’année
Iman Mersal, poète égyptienne vivant au Canada.
Dalia Chams03-02-2021

En ces temps de pandémie où nous avons besoin d’échange et d’ouverture, la nouvelle édition de l’événement mondial La Nuit des idées, créé par l’Institut Français Paris en 2015, était très attendue. « Proches », le thème commun à tous les pays qui y ont participé, environ une centaine, a été décidé lors du premier confinement, avec tout ce qu’il a suscité sur les contours du fameux « monde d’après », les changements qui ont affecté nos relations avec nos proches, amis, famille, couple, collègues, et les transformations de nos rapports à l’espace et aux mobilités. Il fallait donc confronter les regards, d’un point du monde à l’autre. Car d’habitude les débats de La Nuit des idées s’inscrivent dans un contexte actuel et nous permettent de discuter de questions sociales et artistiques, sur des thèmes fondamentaux de l’humanité. Par exemple, en 2017, elle s’est déroulée sous le slogan « Un monde commun », en 2018 « L’imagination au pouvoir », en 2019 « Face aux présent : aux impossibles imminents », et en 2020 « Etre vivant ».

Comme la crise sanitaire limite les déplacements et les rassemblements, les organisateurs ont opté cette année pour une version numérique inédite, durant 24 heures non-stop, laquelle a réussi à traverser les fuseaux horaires de l’Océanie à la côte Ouest des Etats-Unis. L’Institut français, qui chapeaute l’action culturelle à l’étranger, a su profiter de son réseau présent sur les cinq continents.

Géographies alternatives

On s’est réveillé en sursaut sur les propos de l’écrivaine camerounaise, Djaïli Amadou Amal, prix Goncourt des Lycéens 2020, pour son roman Les impatientes (éditions Emmanuelle Collas), sur les femmes du Sahel. Dans un entretien exclusif, réalisé dans son pays, elle a voulu donner espoir à tous les auteurs africains qui pensent qu’il faut absolument s’expatrier pour être reconnus et se faire publier à grande échelle. Elle-même n’a jamais quitté son pays, avait déjà publié son troisième roman chez une maison d’édition locale, cependant elle est parvenue à remporter un prix littéraire aussi important. « On écrit pour son propre plaisir », a affirmé l’auteure, née en 1975, qui reste tout près des siens, en travaillant sur le terrain à travers l’association qu’elle a créée en 2012 pour améliorer l’éducation des filles, mais aussi en écrivant sur des « proches ». Car le roman primé peint trois destins de femmes, qui nous immergent dans l’univers étouffant d’épouses aux prises avec la polygamie, la violence et les pesanteurs de la tradition.

Ensuite, l’invité d’honneur de cette édition, le philosophe et sociologue allemand, Hartmut Rosa, qui s’inscrit dans la lignée de l’école de Francfort, évoque le temps actuel en proposant des alternatives, à la lueur de ses études sur l’accélération, qu’il a développées dans ses ouvrages Accélération (2013), Résonance (2018) et Rendre le monde indisponible (2020). Puis, de Rotterdam, le poète et cinéaste d’origine palestinienne Ramsey Nasr parle du rôle de l’art dans un monde en crise. Un sujet qui sera repris différemment, plus tard dans la soirée par deux metteurs en scène arabes, à savoir : l’Egyptien Ahmad Al-Attar et le Syrien, basé depuis 2013 à Beyrouth, Ossama Hélal. Ces derniers abordent « la nouvelle dictature politique » qu’a engendrée coronavirus, puisque les décisions de par le monde sont prises par une poignée de dirigeants, sans tenir compte de la spécificité des sociétés. Les problèmes actuels de mobilité ont sans doute affecté l’univers du spectacle.

Plusieurs artistes de la région ont changé d’activités, car ne pouvant survivre, d’autres sont souvent conviés à produire des oeuvres en ligne, alors qu’ils n’ont pas du tout les moyens de ce faire. Car les spectacles en ligne ont besoin d’autres solutions et supports techniques qui font défaut, de plus être privés du contact direct avec le monde extérieur constitue une nette régression, aux yeux des deux créateurs. « Ces nouveaux formats virtuels ne peuvent être que temporaires. Ceux-ci ont engendré des formes différentes de censure que celle imposée par les autorités. Maintenant un petit groupe de personnes qui n’est pas d’accord sur une idée diffusée en ligne peut interdire une oeuvre sur les réseaux sociaux. Le théâtre est basé sur le rapport avec le public présent en salle, à travers les époques, il a pu préserver ses rituels », résument-ils à travers leur conversation sur Zoom.

Des vidéos plus courtes nous ont emmenés en ballades urbaines sur la corniche d’Abu-Dhabi, aux Emirats arabes unis, ou dans les rues d’Esna, en Haute-Egypte, et de la vieille ville de Tétouan (au Maroc). Cette dernière est conçue comme les anciennes médinas afin d’intégrer toutes les classes sociales dans le tissu urbain. Les habitants sont proches les uns des autres, sans catégorisation à base économique. Cette proximité est sans doute altérée par les mesures de distanciation sociale, mais c’est l’occasion aussi de valoriser ce que l’on vivait auparavant.

La poète, académicienne et écrivaine égyptienne Iman Mersal part de son côté à la recherche d’une géographique alternative, comme l’exprime le titre de son recueil de poésie publié en 2006, chez Dar Sharkiyat. Entièrement écrit au Canada, où elle vit, elle y aborde les problématiques de l’exil et de la « traversée », de la distance et de l’intimité, étant toujours « proche et lointaine », comme elle l’avoue, dans l’interview menée par la journaliste Lina Attallah.

Cet entretien ainsi que d’autres vidéos seront rediffusés, tous les soirs jusqu’au 7 février, sur la chaîne YouTube de l’Institut français d’Egypte (IFE) et du CEDEJ, ainsi que sur Facebook. Une programmation qui répond pleinement à la dimension interdisciplinaire et intergénérationnelle qui fait l’identité de l’événement.


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