Semaine du 27 janvier au 2 février 2021 - Numéro 1359
Ceux qui ont sombré dans l’abîme
  Trois pays de la région ont plongé dans le chaos après 2011 : la Syrie, la Libye et le Yémen. Depuis, les tentatives internationales d’instaurer la stabilité ne s’y sont jamais arrêtées. Avec l’espoir de les sortir enfin de l’anarchie.
Ceux qui ont sombré dans l’abîme
Sabah Sabet27-01-2021

Syrie : Une drôle d’équation

Ceux qui ont sombré dans l’abîme
Plus de la moitié de la population syrienne est déplacée, dont plus de 5 millions de personnes qui ont fui et se sont réfugiées dans les pays voisins ou au-delà. (Photo : AP)

Avec un demi-million de morts, des millions de réfugiés, une partie du territoire hors contrôle et l’implication de puissances étrangères, la Syrie demeure l’un des pays gravement affectés des conséquences tragiques du mouvement populaire du Printemps arabe, déclenché en 2011. Si Bachar Al-Assad a échappé au sort de certains de ses homologues arabes et se maintient toujours au pouvoir, c’est grâce au soutien de son armée d’un côté, mais aussi à l’implication de la Russie et de l’Iran. Cependant, le prix a été lourd. La nature multiple de la société syrienne (Arabes, Kurdes, sunnites, alaouites et autres minorités) a créé un climat favorable au chaos. Ce chaos a facilité la montée des groupes djihadistes, comme Daech et d’autres. Avant l’intervention russe et iranienne, une coalition internationale dirigée par Washington a été lancée pour soutenir des combattants majoritairement kurdes dans leur lutte contre Daech, dont les exactions d’une violence inouïe et la succession d’attentats ont suscité l’effroi de l’opinion internationale. En 2015 vint le tour de la Russie d’intervenir militairement en Syrie, pour voler au secours d’Assad, un soutien décisif. En intervenant en Syrie, Poutine a, selon les analystes, voulu surtout rappeler que la Russie est une grande puissance mondiale, surtout dans cette région qu’elle considère comme une partie de son environnement régional. Quant à l’Iran, son soutien à son allié a un double objectif : maintenir au pouvoir le régime de Bachar mais aussi renforcer l’influence iranienne dans la région. Autre pays impliqué dans ce conflit, la Turquie, dont l’objectif principal est de combattre les Kurdes et qui craint plus que tout la création d’une entité kurde dans la région, favorisée par l’instabilité.

Dix ans après les premières manifestations de Deraa, la Syrie est loin d’être stable et les interventions étrangères se poursuivent. Bachar Al-Assad a certes pris de l’avance en récupérant une large partie du territoire, il n’en demeure pas moins que sa position au sein de la communauté internationale reste ambigüe. Alors que dans un premier temps, celle-ci appelait à son départ, elle s’est désormais rendue à l’évidence. Mais l’équation reste déconcertante, comme l’explique un chercheur ayant requis l’anonymat et basé à Damas cité par l’AFP : « Le régime syrien ne peut pas être réintégré au système international mais ne peut pas non plus en rester exclu ».

Si, sur le terrain, la guerre s’est calmée, le processus politique n’avance pas pour autant. Les réunions du Conseil constitutionnel se poursuivent sans résultats. La cinquième session de l’organe restreint du Conseil constitutionnel syrien se réunira à Genève dans les jours à venir, si les conditions du Covid-19 le permettent. Elle doit encore discuter des principes de base de la Constitution, a-t-il dit. Mais la route paraît longue. La semaine dernière, l’envoyé spécial des Nations-Unies pour la Syrie, Geir Pedersen, a regretté l’absence de progrès dans le processus politique. Un processus qui, selon lui, « n’apporte pas encore de réels changements dans la vie des Syriens, ni une réelle vision pour l’avenir ». « Les mesures qui pourraient renforcer la confiance ne sont pas vraiment prises », a-t-il déclaré au Conseil de sécurité. Les élections libres et équitables, qui doivent se tenir conformément à une nouvelle Constitution sous la supervision des Nations-Unies, comme le prévoit la résolution 2254 du Conseil de sécurité, semblent loin dans l’avenir.

Libye : Timide espoir après des années de chaos

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La richesse de la Libye en ressources énergétiques demeure la première cause des implications étrangères.

La Libye est sans doute le pays de la région où la situation demeure la plus chaotique. Et c’est sans doute la richesse de ce pays en ressources énergétiques qui demeure la première cause des implications étrangères. La Libye, de par sa position géopolitique en Afrique du Nord, en Méditerranée orientale mais aussi par rapport à l’Europe du Sud, est transformée en un terrain de conflits par procuration entre les puissances régionales et mondiales. Depuis la chute de Mouammar Kadhafi, en effet, la Libye est plongée dans une grave crise : le pays est divisé en deux, avec deux gouvernements et deux parlements. D’une part, l’Ouest, sous contrôle du Gouvernement d’union nationale (GNA) proclamé en décembre 2015, et installé à Tripoli sous la présidence de Fayez Al-Sarraj. D’autre part, l’Est, contrôlé par l’Armée nationale libyenne dirigée par le maréchal Khalifa Haftar. L’entrée en jeu en force de la Turquie auprès du GNA a compliqué la donne dans un conflit où plusieurs acteurs étrangers sont déjà sur le terrain. D’autant plus que la Russie, un autre acteur qui soutient le camp Haftar, et la Turquie entretiennent des relations complexes. Bien que soutenant des camps rivaux en Syrie comme en Libye, Moscou et Ankara n’ont aucun intérêt à s’affronter directement sur le sol libyen.

Ainsi, le conflit n’étant pas tranché par les armes, les principaux acteurs internationaux du conflit sont désormais en première ligne pour trouver une issue à la crise. Ces derniers mois, plusieurs démarches politiques ont été entreprises. Selon les analystes, c’est également l’échec de la prise de Tripoli par Haftar qui a marqué un tournant. L’intervention militaire turque, qui fut largement critiquée alors, a introduit un nouveau rapport d’équilibre sur le plan militaire qui a rendu possible l’ouverture politique. Autre facteur propice au dialogue politique, la diplomatie américaine, sans doute après la défaite de Trump, appuie la démarche en vue d’un nouveau gouvernement d’union nationale pour préparer des élections générales prévues à la fin de l’année, le 24 décembre 2021. Les deux camps ont déjà conclu un cessez-le-feu en octobre dernier et retrouvé le chemin du dialogue, encouragés par l’Onu. La semaine dernière, de nouveaux pas ont été franchis : les participants au dialogue politique interlibyen ont approuvé un mécanisme de sélection des futurs dirigeants de la transition d’ici aux élections prévues en décembre prochain, selon la Mission d’Appui des Nations-Unies en Libye (MANUL). L’accord porte sur la mise en place « d’une autorité exécutive unifiée ». Outre le mécanisme pour la mise en place d’un exécutif intérimaire, les participants au dialogue politique interlibyen, réunis à Hurghada, sont convenus mercredi 20 janvier de l’organisation d’un référendum sur la Constitution avant les élections de décembre 2021 en Libye.

Yémen : Un conflit transformé en catastrophe humanitaire

Ceux qui ont sombré dans l’abîme
Selon l’Onu, 16 millions de personnes, sur une population de 27 millions, sont menacées par la faim au Yémen, et 80 % de la population dépend de l’aide humanitaire pour survivre. (Photo : AFP)

Déjà connu comme le pays le plus pauvre au Moyen-Orient, le Yémen vit actuellement la pire situation humanitaire au monde. Selon les derniers chiffres, 80 % des Yéménites voient leur vie dépendre de l’aide humanitaire. D’après les Nations-Unies, si la communauté internationale n’agit pas de toute urgence, le pays risque de sombrer dans la pire famine que l’on ait connue depuis des décennies. « Les données montrent que 16 millions de personnes auront faim cette année. Déjà, environ 50 000 personnes meurent de faim dans ce qui est essentiellement une petite famine. Cinq autres millions suivent juste derrière », a déclaré cette semaine le chef de l’humanitaire des Nations-Unies, Mark Lowcock. « Chaque décision que le monde prend en ce moment doit tenir compte de cela », a alerté le chef de l’humanitaire des Nations-Unies devant les membres du conseil.

Tout a commencé en 2014, trois ans après le soulèvement populaire de 2011. Le Yémen est, depuis, plongé dans une guerre sans fin. Le conflit a commencé lorsque les Houthis ont conquis la capitale, Sanaa, en 2014, forçant le gouvernement de Mansour Hadi à fuir. En 2015, une coalition dirigée par l’Arabie saoudite est intervenue contre les rebelles houthis soutenus par l’Iran. Le conflit s’est ainsi transformé en guerre par procuration entre les deux puissances rivales du Golfe : l’Arabie saoudite et l’Iran. Le pays de 27 millions d’habitants s’est enlisé dans une guerre civile et régionale, ajoutée d’une montée du terrorisme avec l’implantation d’Al-Qaëda. Bilan : plus de 100 000 morts civils et autant de blessés, 2 millions de déplacés, une économie en ruine, un taux de chômage élevé et une population au bord de la famine.

Actuellement, les Houthis sont parvenus à contrôler tout le nord du Yémen dans lequel vit l’essentiel de la population du pays (soit environ 20 millions d’habitants), et surtout la capitale, Sanaa, l’administration et tous les ministères. Depuis lors, ils sont dans la ligne de mire de la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite qui considère le Yémen comme son arrière-cour et le groupe rebelle comme des mercenaires à la solde de Téhéran.

Après cinq ans d’une guerre sans merci, les positions militaires demeurent gelées dans un immobilisme dangereux. Pourtant, le conflit en était resté sur une note positive avec l’engagement à l’automne dernier de l’Arabie saoudite à des négociations informelles. « Aucune partie n’a pu trancher le conflit militairement. La voie politique est donc la seule issue », explique Dr Abou-Bakr Al-Dessouqi, spécialiste du Golfe et vice-rédacteur en chef du magazine Al-Siyassa Al-Dawliya (Politique internationale). Ce dernier, comme de nombreux analystes, estime qu’avec la nouvelle Administration américaine, il se peut qu’une nouvelle impulsion voie le jour. « Il est possible que Joe Biden fasse pression sur les parties prenantes de ce conflit, surtout l’Iran : une avancée dans le dossier du nucléaire contre un désengagement iranien des dossiers régionaux dans lesquels il est impliqué, dont le Yémen », dit-il. Or, juste avant son départ, l’ancien président américain, Donald Trump, a désigné les Houthis comme groupe terroriste. Ce qui complique tout processus de négociations avec eux sur le partage du pouvoir.


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