Semaine du 27 janvier au 2 février 2021 - Numéro 1359
Entre stabilité et effondrement
  L’instabilité politique et sécuritaire qui a accompagné le Printemps arabe a affecté les économies de la région à des échelons différents. La situation est stable dans les pays n’ayant pas connu de conflits armés comme l’Egypte et la Tunisie, alors que d’autres pays attendent toujours la reprise.
Entre stabilité et effondrement
Les chiffres officiels montrent une baisse du chômage à 7,9  % en 2019 avant la pandémie contre 12  % l’année de la révolution. (Photo:Ahmad Chehata)
Gilane Magdi27-01-2021

Egypte, rétablissement rapide

L’économie égyptienne a été la moins affectée dans la région par les révoltes de 2011. « Les répercussions économiques de la Révolution de 2011 se sont prolongées sur les trois années qui ont suivi la chute du régime de Hosni Moubarak. La dégradation de la situation a sensibilisé les preneurs de décisions politiques à l’importance de la réforme économique structurelle pour améliorer la vie des citoyens », note à l’Hebdo Noeman Khaled, analyste macroéconomique auprès de la banque d’investissement Arqaam Capital. Selon les rapports annuels de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), le taux de croissance a baissé de 5,1 % en 2009-2010 à 2,1 % en 2013-2014. Le montant des réserves internationales en devises a reculé de 35,2 milliards de dollars en juin 2010 à 14,9 milliards de dollars en juin 2013. En outre, la balance des paiements a connu un déficit de 11,3 milliards de dollars en 2011-2012 contre un surplus de 3,4 milliards de dollars en 2009-2010, suite à la sortie des investissements étrangers et à la chute des revenus du pays en devises. Mais en 2014, les indicateurs économiques se sont améliorés après le lancement d’un programme de réforme économique basé principalement sur deux piliers : le flottement de la monnaie nationale et la réduction du déficit budgétaire. Le programme était lié à un accord de financement de 12 milliards de dollars avec le Fonds Monétaire International (FMI). Le taux de croissance du PIB est vite revenu à ses niveaux ordinaires (soit 5,6 % en 2018-2019 avant de baisser à 3,6 % en 2019-2020 sous l’effet de la pandémie du Covid-19). Les réserves monétaires ont dépassé leurs niveaux d’avant la révolution (40 milliards de dollars en décembre 2020) « Les conditions sociales avant la révolution ont fait que les autorités ne pouvaient ni faire fluctuer la monnaie ni réduire les subventions à l’énergie de peur d’une hausse des prix pouvant entraîner une colère populaire. Au cours des sept dernières années, les preneurs de décisions ont été plus audacieux à prendre ces décisions difficiles en compensant les couches défavorisées par des programmes de protection sociale », renchérit Noeman Khaled. Selon le ministère des Finances, les dépenses budgétaires destinées aux programmes de protection sociale (à l’exemple de Takafol wa Karama pour les veuves et les handicapés) ont augmenté de 198 milliards de L.E. en 2015-2016 à 326 milliards de L.E. dans le budget de 2020-2021.

« Malgré tout, le gouvernement devra réviser les composantes de la croissance économique basées sur la consommation et qui ne profitent pas aux couches défavorisées. Il faut que la croissance soit basée sur la production et la création d’emplois au lieu de la consommation », opine Noeman Khaled, notant que les chiffres officiels montrent une baisse du chômage à 7,9 % en 2019 avant la pandémie contre 12 % l’année de la révolution.

Tunisie, une économie en détresse

Au dixième anniversaire de la Révolution du Jasmin, la Tunisie connaît une vague d’émeutes qui a touché plusieurs régions. Dix ans après la révolution, la grande majorité des Tunisiens ont vu leur situation économique se dégrader : le taux de chômage des jeunes a franchi la barre des 35 %. La croissance économique n’est pas suffisamment forte pour absorber l’afflux des jeunes (diplômés ou non) qui arrivent sur le marché du travail chaque année. La crise sanitaire a encore aggravé le problème. Les rapports de la Banque mondiale soulignent que les répercussions économiques de la Révolution de 2011 ont été dramatiques au cours des 5 premières années qui l’ont suivie en raison de l’absence de réformes économiques. « La Tunisie a connu un processus de transition politique qui a abouti à l’adoption d’une nouvelle Constitution suivie d’élections présidentielle et parlementaires à la fin de 2014. Donc, le retard dans l’application des réformes économiques sérieuses durant cette période a aggravé la situation pour les couches défavorisées », note le rapport de la Banque mondiale sur la Tunisie en donnant plusieurs indicateurs de 2010 à 2014 : le taux de croissance du PIB a baissé de 4,4 % à 1,4 %. Le taux de chômage a augmenté de 12,7 % à 16,2 et dépasse les 30 % dans certaines villes. Le déficit budgétaire a presque doublé durant cette période et les déséquilibres de la balance du compte courant ont augmenté en raison de la baisse énorme des revenus touristiques.

La Banque mondiale indique que la Tunisie a commencé à réaliser des gains importants au cours des 4 dernières années au niveau budgétaire. « Le déficit budgétaire a baissé à 6 % du PIB en 2016-2017 et à 3,9 % du PIB en 2019, grâce à la réforme des politiques fiscales. Cependant, des progrès sur les réformes structurelles sont nécessaires pour réduire le taux de chômage élevé et la pauvreté », selon l’institution internationale. La Commission économique et sociale des Nations-Unies pour l’Asie occidentale prévoit dans son dernier rapport sur les perspectives économiques dans le monde arabe la hausse du chômage à 21,1 % en 2021 contre 18,02 % en 2020. La commission prévoit aussi un taux de croissance de 3,1 % en 2021 à condition que le secteur du tourisme retrouve sa vigueur, contre une contraction de 9 % en 2020 (sous l’effet de la pandémie du Covid-19). Récemment, les autorités ont conclu un accord avec le FMI pour appliquer un programme de réforme économique basé principalement sur la réduction des dépenses publiques et les subventions pour contrer le déficit budgétaire galopant qui doit monter à 9 %, selon les prévisions de l’agence de notation Fitch Eipica. L’accord va permettre à la Tunisie d’obtenir un crédit de 2,9 milliards de dollars pour financer son déficit budgétaire.

Libye, de mal en pis

L’économie libyenne a été la plus touchée par les révoltes de 2011 après le renversement du régime de Muammar Kadhafi et la division du pays entre deux camps rivaux : le gouvernement d’entente et les forces de l’Armée nationale libyenne. Au cours de la dernière décennie, le taux de croissance du PIB a chuté à 2,5 % en 2019 contre 5 % en 2010 suite à la chute de la production pétrolière en Libye, pays membre de l’Opep.

« Le taux de croissance du PIB dépend principalement de la production pétrolière. Par exemple, l’arrêt de la production l’année ayant suivi la révolution a conduit à la chute du taux de croissance du PIB de 60 %», explique Hussein Soliman, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Selon ce dernier, les militants contrôlent les puits de pétrole et suspendent le transfert des revenus issus des exportations pétrolières, nécessaires au financement du budget, à la Banque Centrale.

Le rapport de la Banque mondiale (Economic Monitor), publié en 2017, note que tous les indicateurs économiques se sont détériorés après la révolution. La production pétrolière a baissé de 1,7 million de barils par jour en 2010 à moins de 0,5 million de b/j en 2016 avant de reprendre son niveau d’avant la révolution fin 2020. Les revenus pétroliers ont baissé à un cinquième de leur niveau d’avant la révolution. « Le manque de financement des importations, notamment les produits alimentaires, a conduit à une pénurie de biens stratégiques », note le rapport qui indique une hausse de l’inflation à 26 % en 2016 contre 10 % en 2010.

Yémen, doublement de la pauvreté

Ce petit pays arabe est tombé dans une crise humanitaire et économique, en proie à une guerre civile ces dix dernières années après la chute du régime de Ali Abdallah Saleh. Le taux de croissance a baissé à 2 % en 2019 contre 7,8 % en 2010. Le taux d’inflation a augmenté passant de 11,2 % en 2010 à 32 % en 2018 avant de baisser à 14,7 % en 2019. Les réserves internationales ont chuté à moins de 2 milliards de dollars fin 2016 couvrant seulement deux mois d’importations. Le rapport de la Banque mondiale publié l’année dernière indique que la destruction de l’infrastructure a bloqué l’accès des citoyens aux services vitaux et provoqué la détérioration de l’activité économique dans tous les secteurs, en particulier le secteur pétrolier, source principale de revenus pour le pays. Le premier ministre yéménite, Maeen Abdul-Malik, a déclaré en avril 2019 à la chaîne américaine CNN que le départ des entreprises pétrolières étrangères et l’arrêt des entreprises nationales sous l’effet de la guerre ont affaibli les exportations en pétrole et en gaz qui couvrent 75 % des dépenses consacrées aux salaires des fonctionnaires. Le ministre a aussi déclaré que « le taux de pauvreté avait grimpé à 80 % de la population du pays (contre 45 % avant la révolution) en raison de la détérioration de l’activité économique, de la suspension des salaires et du manque d’emplois ».

Syrie, baisse drastique des revenus pétroliers

Les protestations se sont rapidement transformées en guerre civile en Syrie, pays déchiré jusqu’à aujourd’hui. Les répercussions économiques sont désastreuses. « Le taux de croissance du PIB a baissé de 4,5 % en 2011 à 1,9 % en 2017 », note l’économiste syrien Mahmoud Hussein dans un rapport publié l’année dernière sur le site du Centre démocratique arabe pour les études stratégiques (centre de recherche scientifique créé en Egypte en 2007).

La Syrie est une économie basée sur le pétrole. Malheureusement, elle cherche actuellement à répondre aux besoins en pétrole via l’importation, en raison de la chute énorme de la production après la guerre. « Nous avons importé au cours des six derniers mois 1,2 million de tonnes de pétrole brut iranien qui ont coûté ainsi 820 millions de dollars », a déclaré le premier ministre syrien, Hussein Arnous. Le rapport de la Banque mondiale, Economic Monitor, publié en 2017, souligne une chute de la production pétrolière à 40 000 barils/jour en 2016 contre 368 000 barils/jour avant la révolution à cause de la destruction des lignes de production. « La baisse drastique des revenus pétroliers a poussé le gouvernement à financer les déficits budgétaires et les comptes courants par l’impression excessive de monnaie et l’épuisement des réserves internationales. Ces derniers ont baissé à moins de 2 milliards de dollars en 2016 contre 20 milliards de dollars en 2010 », indique le rapport de la Banque mondiale.


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