Semaine du 6 au 12 janvier 2021 - Numéro 1356
Ahmed Zayed : Chez la génération Z, l’identité individuelle l’emporte sur l’identité collective
  Dr Ahmed Zayed, professeur de sociologie, ancien doyen de la faculté des lettres et sénateur, explique ce que l’on entend par sociologie du numérique et met en relief les caractéristiques de la génération Z, les problématiques de l’éducation virtuelle et le conflit intergénérationnel. Entretien.
Ahmed Zayed
Ola Hamdi06-01-2021

Al-Ahram Hebdo : Avec l’avènement des technologies intelligentes et de la numérisation de la vie des jeunes, la sociologie du numérique est apparue comme étant une nouvelle branche de la sociologie, qu’en dites-vous ?

Dr Ahmed Zayed : La sociologie du numérique constitue une nouvelle branche de la sociologie parue vers le milieu des années 1990, suite aux évolutions importantes et complexes parues dans le domaine de la technologie de la communication et de l’utilisation des appareils numériques et à l’émergence de la génération Z, qui a été affectée par le grand changement des moyens de télécommunications et de la technologie intelligente. Ce changement était accompagné de caractéristiques qui ont poussé cette génération à se séparer ou à s’éloigner de la génération précédente. Cela a fait du monde moderne des télécommunications une nouvelle cage d’acier qui est liée non seulement au contrôle des conflits rationnels et bureaucratiques, comme le dit Max Weber (1864-1920), mais aussi à la création de mondes de communication et d’interaction qui vont au-delà de l’interaction réelle. Cela représente des cadres de référence alternatifs pour les jeunes générations et les remplace par la famille.

— Comment comprendre cette génération ? Quelles sont ses caractéristiques et ses orientations ? Et dans quelle mesure diffère-t-elle des précédentes ?

— Elle est souvent appelée la génération numérisée ou celle de la technologie de l’information. C’est une génération dynamique qui est un utilisateur permanent de technologies renouvelables, elle est connectée tout le temps et n’imagine pas le monde sans ce type de communication. En plus, elle a la possibilité de mieux apprendre que ses aînés, a un langage qui lui est propre et a beaucoup plus d’ouverture sur le monde numérique. Elle a de même un désir intense de changement et n’accepte pas les choses rapidement. Cela ne veut pas dire qu’elle est rebelle, bien au contraire, elle se penche du côté de l’Etat. On s’attend à ce qu’elle soit une génération diversifiée à l’avenir et qu’elle ne soit pas soudée comme l’étaient les générations précédentes. La diversité est plutôt sa caractéristique prédominante.

— Aux niveaux local et mondial, quelles sont les similitudes et les différences qui distinguent cette génération ?

— Toutes les générations sont universellement similaires. Pour celle-ci, il y a une similitude universelle, mais il y a des caractéristiques particulières liées au contexte politique et historique propre à chaque région du monde. Chaque pays a sa spécificité, par exemple, dans les sociétés orientales, la religiosité et le soufisme sont plus forts que chez les Occidentaux. Par conséquent, les comparaisons s’établissent à la lumière d’une analyse des contextes locaux : la génération Z en Egypte n’est pas comme celle du Golfe, des Etats-Unis ou de l’Inde. Cela confirme l’existence de différences issues de la divergence des contextes. En guise d’exemple, aux Etats-Unis, quand ils étudient cette génération, ils voient quels sont ses intérêts et ses orientations politiques. Est-ce que cette génération ira aux élections ou non ? Quant à notre génération, elle s’intéresse plus aux problèmes du chômage, de la privation d’éducation et des problèmes de déséquilibre qui peuvent affecter les valeurs en raison de la différence entre l’ambition et la réalité. Néanmoins, il existe des caractéristiques générales similaires pour les jeunes de cette génération dans tous les pays du monde, à savoir la tendance à l’ouverture numérique et à l’entrée dans le monde de la connaissance et de la rébellion extrême, en plus de la vitesse du mouvement.

— Selon vous, quels sont les défis de l’éducation virtuelle ?

— L’un des problèmes les plus importants de l’éducation virtuelle est la question de l’identité. Cette génération a de multiples identités : chaque groupe fait sa propre identité dans le sens où il s’agit d’identités individuelles plutôt que collectives. L’identité individuelle l’emporte sur celle collective. Leur monde est devenu ouvert, et cette ouverture temporelle et spatiale fait fondre l’identité et fait que l’identité individuelle précède la collective. La transformation numérique et l’ouverture au monde virtuel sont également un deuxième défi créé par l’éducation virtuelle, car cela donne lieu à un éclatement social et à la dissolution des liens sociaux. En outre, de nombreuses études ont parlé du conflit intergénérationnel comme un troisième défi, qui résulte de la différence d’appréciation et de compréhension des parents vis-à-vis de leurs enfants. Les parents ont toujours été tenus d’essayer de réduire cet écart, afin de ne pas entrer dans une lutte en suspens. Il y a un réel problème de rapprochement et de compréhension entre cette génération et les générations précédentes. Il est d’ailleurs facile de remarquer ce fossé temporel dans tout rassemblement de jeunes tous âges confondus ; cela apparaît dans le choix des mots, les intérêts et la façon de penser, et même dans le type d’art qui attire chaque génération.

La génération Z et sa famille : Comment combler le fossé ?

— L’éducation sociale est une question très complexe parce que la génération Z n’est malheureusement pas éduquée par la famille, qui a perdu son rôle dans l’éducation. Elle est éduquée par elle-même à travers le monde virtuel ou les groupes d’amis. La famille a perdu son influence sur les jeunes de cette génération, ce qui a créé la crise intergénérationnelle actuelle. Nous ne nous comprenons pas, et parfois, nous les accusons de ne pas nous comprendre. Nous devons mieux la comprendre parce que nous émettons parfois de fausses hypothèses rigides au sujet de cette génération, selon lesquelles il s’agit d’une génération en décomposition qui n’a pas de valeurs et qui est indisciplinée. En réalité, c’est une génération qui a des modèles de relations autres que les nôtres, et elle a une sorte de compassion et une forme de relations soudées entre elle de manière totalement différente de la façon par laquelle les générations précédentes formaient des relations.

Chez la génération Z, l’identité individuelle l’emporte sur l’identité collective
La famille a perdu son influence sur les jeunes de la génération Z, ce qui a créé la crise intergénérationnelle actuelle.

— Cette génération fait ses premiers pas sur le marché du travail. Dans quelle mesure est-elle devenue une force influente ? Dans quels secteurs ou quel genre d’emplois ?

— Les différences se font sentir aussi sur le marché du travail : ces jeunes ont tendance à préférer le travail indépendant, le changement et la rapidité du déplacement. Ils ne continuent pas longtemps dans un même emploi, contrairement aux générations précédentes des années 1960 et 1970 qui préfèrent la stabilité et la sécurité de l’emploi. Les jeunes de la génération Z peuvent quitter le travail et ne pas en être soucieux ; ils peuvent quitter leur emploi pendant des mois et y revenir de nouveau. Pourquoi aiment-ils le travail indépendant ? Parce qu’il n’y a aucune autorité ou administration qui les contrôle. Nous en trouvons beaucoup travaillant dans de petits emplois indépendants, vendant des choses sur Internet, répondant à des besoins créatifs et différents et inventant des oeuvres qui sont purement différentes des oeuvres courantes. Ils ont également la possibilité de travailler à domicile, vu que le modèle de travail dans le monde numérique a changé. La personne n’a plus besoin d’aller travailler depuis un poste de travail. Elle peut donc commencer son travail en étant assise dans un café ou au club, l’essentiel est d’avoir une connexion Internet et d’exercer son métier par ce biais. Le travail a acquis de nouvelles conceptions, on peut travailler n’importe où.

— Le Covid-19 a-t-il eu un impact sur cette génération ?

— Bien sûr que oui. Malheureusement, c’est la génération qui a pris le choc du coronavirus. Il y avait des gens qui ont commencé à travailler, et quand la pandémie avait apparu, ils ont perdu leur travail. C’est pourquoi on parle de choc du coronavirus, et ce, à cause de l’augmentation du taux de chômage parmi ces jeunes. Tout comme la génération qui a subi le traumatisme de la Première Guerre mondiale, celle qui a subi le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, ou encore celle qui a subi la récession mondiale. Le choc du coronavirus et la crise du chômage, qui en découle, ont rendu la génération Z une génération qui ne sait pas quel sera son avenir. Nous n’avons pas de solution à la crise du Covid-19. Le fait de ne pas savoir si cette crise va être résolue ou va encore durer pose un point d’interrogation devant l’avenir de cette génération.

— La jeunesse représente près de la moitié de la population égyptienne. Pensez-vous qu’il s’agisse d’une opportunité ou d’un défi ?

— Les jeunes représentent environ un tiers de la société. Je les vois à la fois une opportunité et un défi. Ils sont une opportunité dans le travail et le développement, ils sont une opportunité démographique que Dieu nous a offerte, contrairement aux pays occidentaux, où la majorité de leurs habitants sont des personnes âgées. En même temps, si nous ne nous occupons pas de ces jeunes, ils peuvent se transformer en une masse renfermant de l’anxiété et du stress. Nous devons leur accorder toute l’attention et prendre soin d’eux en termes d’éducation et d’opportunités d’emploi. Si nous les négligeons, ce sera bien sûr un défi, et ce n’est pas ce que nous souhaitons.

— Comment évaluez-vous les politiques qu’adopte l’Etat pour réhabiliter les jeunes ?

— En fait, l’Etat accorde un grand intérêt à la jeunesse, et nous avons, pour la première fois, des jeunes qui occupent des postes de direction, tel le ministre de la Jeunesse et du Sport. Cela n’était pas le cas dans le passé. Nous constatons également un intérêt pour la tenue de conférences régulières pour discuter de leurs problèmes ; il existe également une académie pour les jeunes. Je trouve que l’Etat, en termes de politiques publiques, met les jeunes au centre de son attention. Nous devons valoriser ces efforts, y prêter plus d’attention et les promouvoir en offrant plus d’éducation et d’enseignement aux jeunes et en veillant davantage sur eux en leur fournissant des opportunités d’emploi, mais aussi en les rendant plus autonomes et en s’intéressant à l’enseignement des valeurs, notamment celles de la cohésion, de la solidarité et de l’appartenance à la patrie. L’Etat les place en priorité et s’occupe de les éduquer et de les former pour mettre en oeuvre des plans de développement tant qu’ils sont l’avenir de ce pays.


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