Semaine du 23 au 29 décembre 2020 - Numéro 1355
Ayman Al-Raqab : L’héritage de Trump est lourd, et il ne sera pas facile pour Biden de faire bouger les choses
Osman Fekri23-12-2020
 
  Ayman Al-Raqab, membre du Fatah et professeur des sciences politiques à l’Université de Jérusalem, évalue les chances de relance du processus de paix avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche. Entretien.

Al-Ahram Hebdo : Les derniers mois de Donald Trump à la présidence améri­caine ont été marqués par une série d’an­nonces de normalisation des relations entre Israël et un certain nombre de pays arabes, les Emirats, Bahreïn, le Soudan et dernière­ment le Maroc. Comment jugez-vous ces normalisations ?

Ayman Al-Raqab : Ces normalisations ne sont que des relations secrètes devenues offi­cielles. C’est ce qu’a d’ailleurs toujours répété Benyamin Netanyahu. Et chacun de ces pays a ses propres intérêts, chacun y a gagné quelque chose. Or, ces normalisations vont à l’encontre de l’Initiative de paix arabe, qui conditionnait la normalisation de tous les pays arabes avec Israël à la création d’un Etat palestinien. On aurait espéré que ces démarches ne soient pas faites sans contrepartie, le prix que ces pays ont payé est très bas. Ils réaliseront que c’est une erreur. Cela dit, nous respectons les déci­sions de ces Etats et nous rejetons les actes de représailles commis contre eux, car de tels actes ne feront que consacrer la division entre Arabes.

— La question palestinienne a-t-elle subi, selon vous, de nombreux préjudices durant les quatre années de la présidence de Trump ?

— Il y a eu en effet d’importantes tensions entre l’Autorité palestinienne et l’Administra­tion américaine sortante en raison de son ali­gnement total à Israël, et sa négligence totale des droits des Palestiniens. Et ce, que ce soit à travers le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem ou le plan de paix initié par Washington qui bafoue les droits palestiniens, ou encore le soutien de la colonisation et l’ap­probation des plans d’annexion de territoires occupés. Autant d’actes qui tuent la solution à deux Etats. Aussi, avec Trump, l’UNRWA a perdu le soutien des Etats-Unis, autrefois pre­mier contributeur au budget de l’agence. Autant de décisions qui sapent tout effort de paix menant à un règlement final. Il s’agit là de la vision de la droite israélienne, par l’intermé­diaire des Américains. Et, jusqu’à la fin de son mandat, Trump continue à offrir des cadeaux aux Israéliens. On l’a vu avec la visite du secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, d’une colonie et avec cette série de normalisa­tions. Les derniers jours de Trump à la Maison Blanche sont des plus durs pour les Palestiniens. D’ailleurs, les autorités de l’occupation accélè­rent ces temps-ci la construction de colonies et la destruction de maisons palestiniennes. Par ailleurs, la judaïsation de Jérusalem et de cer­taines régions de Cisjordanie se poursuit.

Nous espérons un changement positif avec le président américain élu, Joe Biden. Nous espé­rons un retour à la vision américaine précé­dente, à savoir le soutien à la solution à deux Etats.

— Justement, pensez-vous qu’avec un président démocrate, les choses vont vrai­ment changer ?

— Certainement, les démocrates ont une vision différente. Durant la campagne électo­rale, ils ont déjà dit qu’ils n’approuvaient pas le plan de paix américain et qu’ils tenaient à la solution à deux Etats. Les démocrates joueront sans doute un rôle important dans la relance du processus de négociations. Nous ne sommes pas pour autant optimistes. L’héritage de Donald Trump est lourd, et il ne sera pas facile pour Biden de faire bouger les choses. Aussi, l’expérience nous a montré que le soutien à Israël est une constante inchangée de la poli­tique américaine, que l’Administration soit démocrate ou républicaine.

— Est-il possible, par exemple, que Biden revienne sur la décision de Trump de recon­naître Jérusalem comme capitale d’Israël et d’y transférer l’ambassade américaine ?

— Ces deux décisions proviennent du Congrès américain. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël remonte à 1996. En y transférant l’ambassade améri­caine, Trump n’a fait que passer à l’acte, ce que ses prédécesseurs n’osaient pas faire. Mais il sera difficile pour tout président américain de faire marche arrière.

— Après ce transfert, l’Autorité palesti­nienne a rompu ses liens avec Washington. Les relations palestino-américaines vont-elle s’améliorer ?

— Il est prévisible que les relations pales­tino-américaines reprennent leur cours normal progressivement. Les liens politiques ont été rompus mais pas les liens sécuritaires. Le pré­sident Mahmoud Abbas a par exemple rappelé à plusieurs reprises que la coopération en matière de lutte antiterroriste se poursuit.

— Et qu’en est-il des relations entre l’Au­torité palestinienne et Israël ?

— Les liens civils et sécuritaires avec Israël ont repris il y a un mois, après une interruption de six mois. Ainsi, début décembre, Israël a transféré plus d’un milliard de dollars dus à l’Autorité palestinienne.

— Aujourd’hui, pouvons-nous encore parler de la solution à deux Etats, d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capi­tale ?

— Le président américain élu a déclaré, au cours de sa campagne électorale, qu’il relan­cera l’espoir d’une solution à deux Etats. Il est possible que le gouvernement de l’occupation refuse un Etat palestinien avec les frontières de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale, Joe Biden va sans doute essayer de faire pression sur Israël sans pour autant préciser quelles seront les frontières du futur Etat palestinien. Il se peut que la future Administration améri­caine organise une conférence internationale pour la paix, afin de faire bouger le statu quo. Nous avons surtout besoin d’une nouvelle vision, loin de celle du plan de paix de Trump.

— Mais pensez-vous que ce plan n’aura plus lieu d’être avec Biden ?

— Ce plan a été fomenté par la droite israé­lienne et parrainé par l’Administration Trump. Lors de sa campagne électorale, Biden a dit qu’il s’y opposait. Il est donc possible qu’il ne pour­suivra pas son application.


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