Semaine du 9 au 15 décembre 2020 - Numéro 1353
Tarek Fahmi : Cette visite établit une nouvelle phase du partenariat stratégique entre Le Caire et Paris
  Tarek Fahmi, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, revient sur les enjeux du partenariat égypto-français.
Tarek Fahmi
May Al-Maghrabi09-12-2020

Al-Ahram Hebdo : D’après vous, que révèle la visite du président Sissi en France en ce moment ?

Tarek Fahmi : Le timing de la visite est particulièrement important surtout qu’elle intervient quelques jours avant la tenue du sommet européen censé imposer des sanctions contre la Turquie. D’où l’importance pour la France de coordonner sur ce dossier avec l’Egypte, partenaire géostratégique de la France. Les deux pays ont intérêt à coopérer sur ce dossier pour contrer les convoitises truques en Méditerranée qui menacent directement la sécurité nationale de la France au même titre que les intérêts économiques de l’Egypte en Méditerranée orientale, mais aussi sa sécurité nationale en raison de l’interventionnisme turc en Libye et du transfert de milliers d’éléments armés sur le territoire libyen. Par ailleurs, la France, qui est intéressée par la coopération avec l’Egypte dans cette région, a récemment demandé à rejoindre le Forum du gaz de la Méditerranée orientale, qui regroupe l’Egypte, Chypre, la Grèce, Israël, l’Italie, la Jordanie et la Palestine. Une coopération qui exige de stabiliser cette région.

— Et c’est pourquoi il y a convergence en ce qui concerne le dossier libyen ?

— Certes, rétablir la sécurité régionale, notamment en Libye, est un dossier prioritaire pour les deux pays qui y coopèrent déjà et partagent la même approche sur la solution à y apporter, notamment le respect du cessez-le feu, de la ligne de Syrte et Joufra et le refus des ingérences turques en Libye. L’Egypte partage 1 200 km de frontières occidentales avec la Libye et tout trouble dans ce pays affecterait directement la sécurité nationale égyptienne. Idem pour la France qui craint que l’instabilité en Libye ne favorise l’immigration clandestine et l’infiltration des éléments terroristes en France. Une menace que la France prend au sérieux, surtout en ce moment, car le pays est frappé par une montée de l’extrémisme. Toutes ces considérations favorisent la coopération sur ce dossier.

— Et la cause palestinienne ?

— La France a rejoint l’Egypte en ce qui concerne la solution sur la base des deux Etats. Il est important d’impliquer une force comme la France dans ce dossier qui devrait être à la tête de l’Union européenne. Et ce, pour ne pas laisser le champ libre aux Etats-Unis qui manquent de neutralité et ne défendent que les intérêts d’Israël. Et là, il faut rappeler que c’est la France qui a organisé la Conférence de Paris 1 pour chercher une issue à ce conflit, mais cette conférence a été avortée par les Etats-Unis et Israël.

— Comment voyez-vous l’échange entre les deux présidents sur le dossier des droits de l’homme et sur le blasphème des prophètes ?

— La visite du président fait suite à une profonde crise entre le monde musulman et la France après la republication des caricatures blasphématoires du prophète Mohamad et alors que la France critique le statut des droits de l’homme en Egypte. C’est dans ce contexte que cette visite a permis à l’Egypte de clarifier les choses. Le président, lors de la conférence de presse, a évoqué l’islamophobie en Europe, soulignant les limites entre la liberté d’expression et l’offense aux religions. Il était important d’étayer ces faits en Occident, surtout que l’Egypte est le pays le plus engagé dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. La France doit prendre en considération la vision des pays musulmans, c’est là un message important transmis par le président Sissi au nom du monde musulman.

Concernant les droits de l’homme, il était positif de discuter ouvertement de ce dossier que l’Egypte ne limite pas aux ONG, mais le conçoit dans un cadre plus global incluant les principes d’équité, de citoyenneté, de souveraineté de l’Etat de droit, etc. Expliquant les mesures prises pour renforcer les droits de l’homme en Egypte, le président a défini le concept de droits de l’homme dans son contexte global. Les divergences sur cette question sont loin d’affecter les relations stratégiques entre les deux pays qui sont tous deux au coeur de la lutte contre le terrorisme et qui ont des liens économiques, culturels et militaires importants.

— Quels sont, selon vous, les plus importants résultats de la visite ?

— Pour moi, au-delà des accords de coopération dans maints domaines comme l’économie et l’investissement, cette visite établit une nouvelle phase de partenariat stratégique, militaire et politique dictée par les défis méditerranéens et régionaux.


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