Semaine du 11 au 17 novembre 2020 - Numéro 1349
Esna dépoussière ses trésors
  Lancé il y a 10 ans, un projet visant à redécouvrir le patrimoine culturel d’Esna en Haute-Egypte vient de s’achever, donnant à la ville un statut touristique. Explications.
Esna dépoussière ses trésors
Doaa Elhami11-11-2020

Repositionner Esna en tant que site important du patrimoine culturel sur la carte touristique de l’Egypte était le but du projet intitulé « Redécouvrir les atouts du patrimoine culturel d’Esna » qui a débuté en 2010 et vient de prendre fin. Pour réaliser cette mission, il a fallu documenter, restaurer, conserver et élever la conscience patrimoniale et les revenus des citoyens de cette ville. Située à presque 60 km au sud du gouvernorat de Louqsor, Esna est une ville riche en patrimoine archéologique, architectural et historique (voir encadré). Malgré ce capital, elle est peu connue et très peu visitée par les touristes. « Seul le temple de Khnoum donnait à la ville son intérêt, notamment pour son plafond orné du zodiaque. Depuis 1993, malgré ce superbe décor, seuls 13 croisières et 350 touristes sont passés hebdomadairement par Esna », déplore Karim Ibrahim, directeur exécutif du projet. Toutefois, cette situation a changé et la ville est devenue une attraction touristique séduisante à visiter.

Afin de renforcer la compétitivité du secteur du tourisme en Egypte, un accord bilatéral avec les Etats-Unis a été conclu pour améliorer la gestion, la conservation et la promotion des sites du patrimoine culturel par l’intermédiaire de la société Takween qui opère en partenariat avec Integrated Community Development CID pour l’expertise. Cette société agit en collaboration avec le gouvernorat de Louqsor et le ministère du Tourisme et des Antiquités. Le projet a nécessité 6 années pour répertorier les sites de la ville. Son application et le travail sur le terrain ont commencé en 2016, grâce à l’Agence américaine pour le développement international (USAID).

Conservation et restauration du patrimoine d’Esna

« En 2016, la documentation des monuments importants du centre-ville d’Esna a commencé » souligne l’architecte Névine Aql, directrice de documentation et d’architecture du projet. Elle explique que, à la suite de l’inventaire qui a pris près de deux ans, les responsables du projet ont commencé les travaux de restauration du caravansérail d’Al-Gueddawi. Ce monument qui date du XVIIIe siècle a une importance majeure en raison de son emplacement en face de l’entrée du temple de Khnoum et sa position sur l’une des principales rues commerciales de l’agglomération. « Toutes les constructions de la ville sont faites en brique crue, ce qui explique l’état déplorable de la plupart d’entre elles, surtout les caravansérails », explique Karim Ibrahim, soulignant que la restauration a pris fin en 2020. « Afin de garantir la conservation du caravansérail, nous avons amené les habitants d’Esna à s’intégrer aux travaux de restauration », reprend-il. Les membres du projet ont aussi remis en état les bazars qui se trouvent à proximité. La réhabilitation a aussi couvert la partie encore existante du Qissayriya (marché oriental au plafond ouvragé divisé en magasins et caravansérails).

« Grâce à la coopération des membres du projet et en collaboration avec les municipalités et les propriétaires des magasins, on a pu restaurer le Qissayriya et garantir sa sûreté en sécurisant les câbles électriques qui pendaient du plafond presque démoli », reprend Karim Ibrahim. Aujourd’hui, le Qissayriya est l’un des sites les plus visités et fréquentés par les citoyens.

Intégrer la communauté locale

« On a voulu faire comprendre aux citoyens que le but du projet est d’améliorer leur niveau de vie et que les travaux n’ont pas uniquement pour but de promouvoir le secteur du tourisme », affirme Ibrahim. Pour ce programme, les citoyens de la ville ont été mis à contribution pour aider à restaurer une dizaine d’édifices aux alentours du temple. Vu leur style architectural remarquable et leurs linteaux en bois finement travaillés, ces constructions sont désormais à l’abri de la destruction. « Après 4 ans de négociations avec le ministère du Tourisme et des Antiquités, nous avons réussi à faire cesser la destruction de tous les bâtiments érigés dans la zone réservée aux travaux de préservation du centre-ville. De plus, les méthodes de gestion et leur durabilité sont actuellement discutées », explique-t-il.

Parallèlement aux travaux de restauration, la photographie a pris une grande part au projet puisque c’est l’un des outils les plus efficaces pour la documentation et surtout pour accentuer la conscience patrimoniale des citoyens. Pour cela, les responsables du programme ont organisé plusieurs événements avec des photographes professionnels qui ont pris des images de tous les bâtiments de nature particulière de la ville d’Esna. « Les clichés ont été regroupés dans une exposition, puis ils ont été ensuite offerts au gouverneur de Louqsor, au Conseil de la cité ainsi qu’au ministère du Tourisme et des Antiquités. Les autorités étaient étonnées de découvrir toute cette beauté à Esna, ce qui a permis de mettre en valeur ce patrimoine et le présenter d’une nouvelle façon », explique Karim Ibrahim. D’ailleurs, le projet a aussi permis de documenter l’architecture de ces bâtiments, leur évolution liée à celle de la ville ainsi que les familles qui y vivaient et dont l’histoire s’étale sur plusieurs générations. Beaucoup de ces familles ont joué un rôle politique, économique ou social dans le pays comme les familles Hozayen et Abou-Regueila qui sont les plus connues.

Elever la conscience des citoyens quant à la valeur du patrimoine de la cité prend un autre aspect avec les nouvelles générations. Ainsi, des excursions scolaires composées de 2 200 élèves de 60 écoles ont été organisées en circuits patrimoniaux.

Revaloriser le patrimoine d’Esna ne s’arrête pas là : « Des cartes postales originales ont été réalisées et mises en vente ». Une identité visuelle d’Esna a été créée afin de faire connaître les produits artisanaux de la cité. Pour compléter cela, une carte touristique de la ville a été éditée. Elle décrit les lieux importants à visiter. Ces cartes apparaissent sur des sites numériques tels que Google Earth. « Aujourd’hui, grâce à cet effort, de petits groupes touristiques viennent visiter Esna et son patrimoine, pas seulement le temple », souligne Karim Ibrahim, ravi.

Outre les sites culturels, Esna est riche avec son patrimoine immatériel représenté par des métiers artisanaux variés. « Des ateliers-citoyens sont organisés pour revivifier des métiers déjà disparus comme la sculpture du bois. Des jeunes filles intégrées récemment produisent de magnifiques tableaux », souligne Ibrahim. Esna est aussi privilégiée par le tissage et les produits du palmier ainsi que le pressage des huiles. « Le seul pressoir qui fonctionne encore aujourd’hui remonte à la période gréco-romaine et se trouve à Esna. Le bâtiment abîmé qui l’abritait a été réparé et tous les éléments du pressoir ont été nettoyés. Maintenant, il fonctionne parfaitement », s’enthousiasme Karim Ibrahim.

Les atouts patrimoniaux d’Esna n’ont pas encore tous été redécouverts. Il en reste beaucoup à valoriser. Raison pour laquelle le projet prévoit de consacrer les 4 prochaines années à réhabiliter d’autres bâtiments et mettre au jour de nouveaux trésors.

Une histoire riche à valoriser

La ville d’Esna est riche en patrimoine historique et en sites archéologiques. La ville avait une importance majeure de l’Egypte Ancienne jusqu’au début du XXe siècle. Durant les époques pharaoniques et gréco-romaines, Esna était la capitale de l’une des provinces les plus importantes. Pour preuve, la ville recèle en son centre un grand temple gréco-romain dédié à la divinité Khnoum.

Au début du christianisme, Esna était l’un des sites connus pour avoir souffert de la persécution religieuse. « Il existe plusieurs édifices qui témoignent de la persécution des premiers chrétiens comme la chapelle des 3 paysans martyrs, le monastère de Saint-Ammonie et l’église de la mère Doulaji », souligne Karim Ibrahim, directeur exécutif du projet « Redécouvrir le patrimoine culturel d’Esna ».

L’importance de la ville a perduré à l’époque islamique puisque c’était l’une des rares cités choisies par le chef fatimide Badreddine Al-Gamali pour ériger le minaret de Amriya. C’est l’un des cinq grands minarets édifiés en Haute-Egypte. Premier de son genre à cette époque, ce type de minaret se compose en principe de deux étages : l’un pour l’appel à la prière, et le second pour la surveillance et le contrôle du secteur.

Par ailleurs, Esna était une région quasi autonome de la Haute-Egypte aux XIIIe et XVIIIe siècles. Pendant cette période, l’agglomération faisait partie d’une organisation appelée « Système commercial de l’océan Indien ». C’était une route qui reliait le monde entier. Esna était le portail sud pour les produits soudanais et centrafricains. « Ces relations commerciales ont fortement influencé l’architecture locale depuis Esna au sud jusqu’à Assiout au nord », explique Karim Ibrahim. La ville s’est inspirée de l’architecture européenne diffusée au XIXe siècle comme l’Art nouveau et l’Art déco. « Esna c’est un mélange d’architecture. Les façades et les balcons des édifices, réalisés en bois, sont finement travaillés et ciselés. Malgré leur beauté, ces constructions ne sont pas inscrites sur la liste du patrimoine protégé, ce qui les expose à la destruction et à la perte. Le mode de vie de la communauté locale est encore peu développé et accentue la dégradation de la cité », conclut Karim Ibrahim.


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