Semaine du 4 au 10 novembre 2020 - Numéro 1348
La frénésie des nouvelles stars de la toile
  Youtubeur, influenceur et vlogueur ... L'avènement des réseaux sociaux a donné naissance à de nouveaux métiers de plus en plus populaires. Une alternative à la télévision lar­gement plébisci­tée par les jeunes et les marques souhai­tant communiquer autour de ces nou­velles « célébrités ». Décryptage.
La frénésie
Chahinaz Gheith04-11-2020

« Plus tard, je serai Youtubeur », a lancé Chadi, 9 ans, à sa mère lorsqu’elle lui a demandé le métier qu’il rêvait de faire plus grand. Les aspirations professionnelles des jeunes générations évoluent au fil des époques, et nos cadets aspirent désormais à exercer des acti­vités qui n’existaient pas il y a une dizaine d’an­nées, tels influenceur ou encore youtubeur. Si bien que ces métiers seraient devenus des choix de carrière plus populaires que d’autres profes­sions jadis convoitées, tels médecin, avocat, enseignant ou même footballeur. Et cela n’est pas un hasard. Selon les pronostics sur le déve­loppement du Net estimés par le site Social Blade, dans quelques années, 82 % du trafic sur la toile sera occupé par du contenu vidéo. Pour ces petits-là, seule la notoriété mesurée au nombre de followers compte. Il n’y a aucune nécessité d’exceller dans un domaine particulier pour y parvenir. Le rêve absolu? Etre submergé de produits gratuits et les déballer sur les réseaux sociaux. Il suffit de se filmer dans sa chambre, de faire des sketchs et de poster sa vidéo sur le réseau et l’argent coulera à flot. Mais comment un gosse de 8-10 ans peut-il déjà savoir ce qu’est un youtubeur ou un vlogueur (blogueur en vidéo) ? L’âge minimum pour ouvrir un compte Instagram ou Facebook est pourtant fixé à 13 ans, les enfants devraient donc être préservés. Mais il n’en est rien. Aujourd’hui, YouTube est plus regardé que la télévision, non seulement par les jeunes, mais aussi par les enfants qui passent énormément de temps à y surfer naïvement, voire frénétiquement d’une vidéo à l’autre sans se soucier du contenu. Ce moyen d’information et de divertissement est facile d’accès, et leur laisse une grande liberté sur le choix de ce qu’ils veulent regarder.

La frénésie des nouvelles stars de la toile
Hicham Afifi, un youtubeur qui aborde avec dérision des thèmes de société qui font mouche.

Il y en a pour tous les goûts et certaines success stories donnent envie de s’y lancer à son tour. « J’adore partager mes vidéos avec les gens. Savoir que ce que je fais peut leur apporter quelque chose », explique Sandy, 10 ans, suivie de plus d’un demi-million de followers sur sa page Facebook et d’environ 27000 abonnés sur sa chaîne YouTube Yaoumiate Sandy et Téta (le jour­nal de Sandy et grand-mère). Célèbre pour ses vidéos avec sa grand-mère et leurs conversations qui atteignent le point de se quereller, Sandy se rebelle contre les conseils de sa grand-mère et entre avec elle dans une dispute permanente carac­térisée par l’humour et la spontanéité d’un enfant. Pour elle, faire des vidéos et passer des heures sur un logiciel de montage n’est pas un effort. « Je peux refaire mes vidéos plein de fois quand je me trouve moche ou insupportable. C’est un peu embêtant de se revoir cent fois, mais c’est comme un travail. Les gens qui dansent ou qui font des chorégraphies doivent faire la même chose », affirme la youtubeuse en herbe. Quant à Zeina et Lina, deux filles dont l’âge ne dépasse pas les 7 ans, elles sont suivies de plus d’un million de fol­lowers sur leur page Facebook et d’environ 525 abonnés sur leur chaîne Shizoo Style. A travers leurs vidéos comiques, elles véhiculent la vie des enfants et leurs « souffrances » quotidiennes avec les devoirs scolaires et n’hésitent pas à critiquer le gouvernement et la hausse des prix des friandises ! Leur dernière vidéo, dans laquelle elles transmet­tent un message au ministre de l’Education, a enflammé la toile et a atteint plus de 4 millions de vues dans 3 jours.

Nouveau métier né grâce à Internet, youtubeur, du nom de la célèbre plateforme de vidéos YouTube, qui n’a vu le jour qu’en 2005, est devenu de plus en plus populaire, passionnant, voire divertissant. « YouTube s’est peu à peu imposé comme la nouvelle télévision de cette génération. Une télévision du XXIe siècle où chacun peut participer ou échanger de contenu. On dirait que c’est une révolution dans l’histoire des médias », explique la sociologue Samia Salah, qui tente d’analyser pourquoi les ados sont fans des youtubeurs. « Ces youtubeurs 2e génération entretiennent d’ailleurs une relation fusionnelle avec la plateforme vidéo. A un âge où l’on rêve de célébrité, avec les youtubeurs, tout semble possible. Ils symbolisent l’accès à la notoriété, mais aussi à la réussite pour tout un chacun, quelles que soient ses origines. Regardez ces youtubeurs qui se sont faits tout seuls der­rière leur ordinateur et ont aujourd’hui des mil­lions de fans. Avec YouTube, on assiste à la démocratisation du talent », renchérit-elle.

Très peu d’encadrement

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Un youtubeur indépendant peut occuper à lui seul plusieurs rôles  : auteur, réalisateur, monteur, comédien, graphiste.

Très peu d’encadrementCependant, le succès de ces petits youtubeurs pose bien évidemment des problèmes, vu que la loi n’encadre pas l’emploi de mineurs de moins de 16 ans pour le travail sur Internet. Les parents sont donc souvent pointés du doigt par l’opinion publique. Il convient de noter que le couple Ahmad Hassan et Zeinab a été arrêté après avoir publié une vidéo sur leur chaîne YouTube de 5,9 millions d’abonnés, où Zeinab a peint son visage en noir et est allée voir son bébé âgé d’un an. Du coup, des photos de la petite fille effrayée et en pleurs n’ont cessé de circuler sur les réseaux sociaux provo­quant de sévères critiques à l’égard de ses parents, qui riaient pendant la vidéo qu’ils appelaient : « Nous avons fait une blague à notre fille ».

Aujourd’hui, n’importe qui peut se mettre devant sa caméra et aborder n’importe quel sujet de n’importe quelle façon. Mais captiver l’atten­tion de son audience est une autre chose. Il faut savoir que pas n’importe quel youtubeur, instagra­meur, twitteur ou snapchateur peut être influen­ceur. Tout dépend du contenu créé, mais surtout de la manière de le transmettre. Aujourd’hui, c’est toute une économie qui s’est développée autour de cette tendance. Or, si les stars du digital arrivent bien à se faire beaucoup d’argent de leur passion, c’est parce que la majorité de ceux qu’on nomme influenceurs ou youtubeurs ont commencé par nourrir leur passion, avant de la voir fleurir et porter ses fruits. Chacun de ces youtubeurs a son style. Certains font rire, d’autres mettent en scène les malheurs de la vie, créent des « podcast » divertissants pour faire réagir leurs abonnés, don­nent leurs avis sur des films et des sujets de société, partagent des contenus plus sérieux, des infos sur le look, la mode ou des conseils beauté. D’autres encore expliquent des recettes de cuisine, décrivent le quotidien des jeunes de leur âge de manière décalée, réalisent des sketchs et racontent des anecdotes sur la vie de tous les jours ou don­nent leurs appréciations sur les nouvelles techno­logies en tant qu’utilisateurs avertis.

Mohamad Ibrahim est blogueur et youtubeur, il gère un blog, une page Facebook et une chaîne appelée Oxygen Egypt, sur lesquels il publie des reportages audiovisuels et écrit sur les questions relatives aux droits de l’homme et au développe­ment politique et économique en Egypte. De plus, il interviewe régulièrement des journalistes, des membres de l’opposition et des défenseurs des droits de l'homme. « Sur YouTube, j’ai la liberté d’exprimer ce que je veux. Tous les sujets sont permis, rien n’est tabou », lance Ibrahim.

Un business qui paye

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Marwa Hassan, l’une des plus populaires des « fashionistas  » voilées.

Parodies de jeux télévisés, extraits de discours et d’émissions ou encore montages grotesques sur fond kitsch, tout est matière à rire pour Chadi Sorour, un célèbre youtubeur qui cartonne. Selon les estimations du site Web Social Blade, spécialisé dans l’analyse des chiffres d’audience des chaînes sur YouTube, les bénéfices annuels de Chadi Sorour se situaient entre 61000 de dollars (environ un million de L.E.) et 984000 de dollars (15,5 millions de L.E.), et ses vidéos ont enregistré 20368920 de vues en mars 2019. Idem pour Hicham Afifi, qui fait de l’humour souvent décalé et aborde avec dérision des thèmes de société qui font mouche. Selon le site Social Blade, Hicham Afifi, qui a créé une chaîne portant son nom, gagne entre 19000 et 30000 dollars par an, (soit entre 300000 et 480000 L.E.). Sa chaîne s’appuie sur les commentaires sarcastiques basés sur ce que proposent les médias égyptiens, qu’il s’agit de chansons, de films, d’émissions ou de publicités. Selon une estimation de YouTube, les 1000 vues d’une vidéo rapportent au youtubeur environ 120 dollars.

Walid Moustapha, consultant en marketing digital, pense qu’une chaîne YouTube génère des revenus et fonctionne comme une mini-entreprise. Un youtubeur indépendant peut occuper à lui seul plusieurs rôles: auteur, réalisateur, monteur, comédien, graphiste, etc. « La préparation d’une bonne vidéo prend généralement beaucoup de temps. D’un point de vue global, elle prend en compte l’écriture du projet, le tournage et le montage. Au fil du temps, la plateforme YouTube est devenue un grand marché qui a su regrouper des contenus très différents: humour, cuisine, mode, politique, histoire, science, fitness et coaching, etc. », explique-t-il tout en ajoutant que la course aux vues existe bel et bien. Mais elle n’est pas forcément recherchée par les youtubeurs. C’est plutôt la plateforme elle-même qui se construit autour de différents algorithmes de plus en plus opaques pour obliger les créateurs de contenus à être toujours plus productifs. Voici comment cela fonctionne: « plus tu mets de contenu sur ta chaîne, plus tu es mis en avant ». La qualité passe donc régulièrement à la trappe.

Selon Moustapha, l’engouement que suscitent les youtubeurs, de par leur audience et leur notoriété, génère une économie florissante à laquelle les médias, les marques, le monde de l’audiovisuel et du show business s’intéressent de très près. Certaines publicités sont placées avant et pendant les vidéos. Les youtubeurs font la critique de certains produits et mettent certains de ceux-ci sur le devant de la scène en vantant leur performance. C’est pourquoi on appelle souvent ces youtubeurs des « influenceurs », car ils ont la capacité d’influencer les actes d’achat de leurs fans.

Vie privée et vie publique

L’univers de YouTube s’est également ouvert à un public plus féminin avec des chaînes de conseils beauté, lifestyle, mode et cuisine. Il y a les voilées qui montrent à leurs abonnées comment porter le voile islamique en mode fashion, qui filment leurs journées au mois du Ramadan et qui inondent leurs murs Facebook et leur Instagram de prédication et de prières. Il y a celles, moins spirituelles, accros au maquillage, à la mode et aux soins beauté qui, elles, partagent avec leurs abonnées les astuces beauté du moment et leur apprennent à se maquiller pour être toujours « à la page ». Marwa Hassan, une youtubeuse, influenceuse voilée, suivie d’un million et demi de followers sur les réseaux sociaux, aime proposer des inspirations mode pour toutes les femmes. Elle conseille et partage ses astuces à toutes celles qui veulent se sentir bien dans leur peau, leur corps et leur voile, « si elles le portent ». Sur son site, on trouve tous les types de foulards pour le quotidien, ceux qu’elle affectionne particulièrement pour composer des tenues pudiques et contemporaines. « Ma volonté est de vous offrir aussi la possibilité de vous couvrir joliment avec des voiles à petit prix », assure-t-elle sur son site. Sans oublier la cuisine qui fait partie des créneaux qui marchent le mieux. Décoration des plats, qualité de l’image, les youtubeuses rivalisent d’ingéniosité pour mettre en valeur leurs créations. « Quand je transmets un message, je tiens à le faire avec mes propres mots pour rester proche de mon identité et de ma communauté », souligne Aya Habib, dont la chaîne sur la cuisine cumule plus de 2 millions de followers.

Or, l’affaire ne s’arrête pas là. Beaucoup d’internautes consultent les profils des youtubeuses ou s’y abonnent pour du voyeurisme. Ils lorgnent chaque jour l’intimité de leurs vlogueuses préférées. Les réseaux sociaux ont transformé la vie privée de ces personnes en une véritable téléréalité. Et ils se prêtent bien au jeu. Ils vous font rentrer chez elles, vous font voyager avec elles, parlent de leur histoire de couple, montrent leurs enfants, amies et proches... Tout cela sous un angle de perfection calculée.

Par ailleurs, les youtubeurs sont déjà dans une lutte constante, voire une concurrence pour essayer de se surpasser, chacun face à lui-même, mais aussi les uns aux autres, sur une plateforme et dans un petit monde qui demande une créativité incessante. Dans le climat actuel, on est tous amenés à se demander: « Quel est le prochain truc de dingue qui va faire des vues ? », « Qu’est-ce qui pourrait choquer les gens ? ». Et clairement, ça va trop loin. On finit par voir n’importe quoi comme un contenu potentiel. C’est là que les aspects moraux passent à la trappe … l


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