Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
Yassin Adnan : L’intello qui a plus d’une corde à son arc
  Poète, nouvelliste, journaliste et animateur de télévision, le Marocain Yassin Adnan a brillamment réussi à s’investir dans des espaces aussi bien riches que variés. Ce côté pluriel fait de lui une figure exceptionnelle sur la scène culturelle arabe.
Yassin Adnan
Lamiaa Al-Sadaty15-07-2020

« L’espace n’existe que par ce qui le remplit », dit le psychosociologue G.N Fisher. Et Yassin Adnan a réussi à remplir plusieurs espaces. Il a même réussi à former ses propres espaces. A vrai dire, l’espace ici est non seulement pris dans son sens matériel, mais aussi dans son sens théorique, à savoir ce médiateur de la communication, cette entité qui élabore des significations que chacun interprète selon sa culture, son éducation, etc.

Yassin Adnan tel que l’on connaît aujourd’hui est né grâce à un espace : la place de Jemaa El-Fna à Marrakech. Déclarée par l’Unesco patrimoine oral universel, cette place a ouvert les yeux du petit sur des mondes fantastiques qui nourrissent aussi bien l’âme que l’esprit. Enfant, il avait l’habitude de s’y rendre avec son frère jumeau Taha pour passer des heures, notamment pendant les vacances d’été, auprès des cercles de conteurs. « Sur la place Jemaa El-Fna, des conteurs ne cessaient de raconter les Mille et une nuits, mais dans une version autre que celle originale. Ainsi, le héros, qui est censé être un Iraqien, s’exprimait selon ces conteurs dans un dialecte marocain, et se baladait entre Fès et Marrakech. Le jeu, pour nous enfants, mon frère et moi, était de détecter les différences entre le récit original et celui des conteurs », dit-il, en racontant son enfance heureuse dans les ruelles de Marrakech. Une enfance qu’il a vécue en flânant entre les cercles des conteurs et la bibliothèque de son père enseignant. Grâce à ce dernier, Yassin a bien découvert l’importance de la lecture et a exploré l’univers de la culture. Tout un monde à déceler, où se multipliaient sensation, effervescence et imagination. « L’écriture est l’enfant de la lecture », dit-il, appuyant sur cette phrase avec un accent particulier. « On commence toujours à lire, puis on découvre qu’on est pris dans le flux de l’écriture ».

Ainsi, depuis son âge tendre, Yassin a éprouvé une grande passion envers la littérature. « Au cycle primaire déjà, j’ai commencé quelques tentatives d’écriture. Et même si j’avais de bonnes notes dans les matières scientifiques, mon penchant pour la littérature était plus captivant », souligne-t-il d’un ton confiant. « Comme au Maroc, le bilinguisme arabe-français règne, j’ai ressenti le besoin de me lancer dans une troisième langue, à savoir l’anglais, afin que je puisse mettre les pieds dans le monde des lettres. C’était donc une manière de s’ouvrir sur ce continent littéraire et linguistique, surtout que j’étais entouré par des bilingues dont certains n’arrivaient pas à percevoir le monde en dehors du français ou de l’arabe ».

Yassin a plongé donc dans la littérature anglaise et américaine, afin de confirmer son appartenance au monde des lettres et de trouver de nouvelles sources linguistiques et culturelles pour alimenter son esprit assoiffé, et non pas pour échapper au monde littéraire arabe ou francophone. Il a décidé alors de s’inscrire à l’Université de Cadi Ayyad pour faire des études de lettres anglaises et américaines.

« A la fac, j’ai publié des articles dans les pages culturelles de pas mal de journaux marocains. Et j’ai même eu le prix maghrébin de la poésie Moufdi Zakkareya octroyé par la société Al-Jahezzeyya du grand écrivain algérien Taher Wattar en 1991 ». Et voici encore une fois, un grand tournant dans sa vie lié à l’espace. A la suite de l’obtention de ce prix, plusieurs journaux algériens l’ont sollicité pour être leur correspondant culturel au Maroc, peu après, il devient correspondant de journaux arabes comme Al-Hayat londonien, Al-Sadda émirati, Dubai culturel, etc. Le seuil du journalisme culturel est donc franchi !

Licence en poche, Yassin Adnan passe à l’enseignement de la langue anglaise. Un métier qu’il avait exercé parallèlement au journalisme mais placé, selon lui, au deuxième rang. « Quand j’ai trouvé que le moment était propice, j’ai décidé de quitter ce travail et de me consacrer entièrement au métier qui est le journalisme culturel. Je me suis introduit dans ce domaine grâce à la littérature », explique Yassin Adnan, qui croit fort en la spécialisation. Il juge qu’il est indispensable d’avoir des journalistes spécialisés dans tous les domaines culturel, sportif, économique, etc. de manière à ce qu’ils maîtrisent bien le lexique et le dynamisme de l’écriture qui correspond à leur champ de spécialisation. Toutefois, il estime que les médias, en général, ne donnent pas à la culture l’espace qu’elle mérite. « On sous-estime souvent le rôle de la culture quant à développer le goût du public, leur esprit critique et leur aptitude à analyser les discours ».

L’écrivain s’insurge contre ceux qui considèrent que le grand public a renoncé à la lecture en faveur de la télévision, et du coup y trouvent un prétexte pour ne pas lui présenter des matières culturelles. « Mais est-ce que ceci implique qu’on le prive de recherches et de perspectives intellectuelles ? Je trouve que non. Il ne faut en aucun cas renforcer cette rupture. Bien au contraire, il faut trouver une langue simple pour attirer le public et approfondir son rapport à la culture, face à l’aliénation », insiste-t-il. Et d’ajouter : « Les hommes des médias sont devenus des semi-cultivés qui tournent en des ogres à cause de la célébrité. Il faut que la société remette en ordre le rapport entre la culture et le savoir d’une part et les médias d’une autre part », s’insurge-t-il en se distanciant un peu des médias. Mais comment Yassin Adnan se définit-il ? « Un homme de lettres qui travaille dans les médias. Je défends toujours, dans les médias, le droit à la littérature, le droit d’entendre les diverses voix, les suggestions esthétiques et les choix existentiels ».

Voilà 14 ans que Yassin Adnan fait de la télévision. Ayant commencé dans la presse écrite, il s’est introduit dans le monde de la télévision en 2006 avec l’émission Macharif qui était diffusée sur la première chaîne nationale marocaine. Il a alors accueilli des personnalités du monde arabe appartenant à des domaines très diversifiés. L’émission ciblait un public d’un certain niveau culturel. Puis depuis 2019, il présente sur la chaîne Al-Ghad l’émission Beit Yassin (chez Yassin), qui aborde des sujets culturels dans un environnement « intime », de manière à viser un public beaucoup plus large. Celui-ci est invité durant 52 minutes à découvrir de plus près les invités qui se déplacent dans la maison de Yassin, en passant par l’entrée, le salon, la salle à manger puis le bureau. Les écrivains égyptiens Youssef Zidan, Ibrahim Eissa, la chanteuse tunisienne Ghalia Benali et le luthiste iraqien Nassir Chamma ont été tous ses invités.

En effet, Yassin a bien réussi à se faire une place sur la scène audiovisuelle. Il s’est créé une image qui lui colle à la peau. Allure à la fois sobre et élégante, ton chaleureux, élocution et charisme, et langage simple. Bref, un bon animateur qui arrive à fidéliser les téléspectateurs. Cela étant, ces derniers attendent impatiemment son émission tous les vendredis à 22h du Caire sur la chaîne satellite émiratie Al-Ghad. « Les télévisions arabes doivent se remettre en question. Car elles n’hésitent pas à mettre au-devant de la scène des chanteurs de deuxième rang. Sur la grille de programmation, leurs productions mal faites occupent les heures de grande écoute, alors que les émissions culturelles passent après minuit ».

En dehors du journalisme culturel, Yassin Adnan cultive un autre jardin, celui de la littérature. L’animateur est, en effet, écrivain et poète. « L’écriture est avant tout un défoulement, un allégement. Il est difficile de donner une réponse bien précise concernant mes préférences. Ce défoulement peut se faire à travers un poème, une nouvelle … peu importe. On écrit lorsqu’on sent le besoin », avoue-t-il. Une chose est sûre, Yassin sait parfaitement bien investir l’espace où il se trouve et se l’approprier.

Dans Hot Maroc, Yassin Adnan dépeint de manière caricaturale, à travers le personnage de Rahal Laaouina, les maux politiques qui rongent son pays. C’est un personnage lâche et incapable d’avoir des relations avec des filles, ce qui le pousse à vivre dans l’ombre et à travailler comme agent électronique des services secrets, de manière à contribuer au meurtre symbolique des opposants.

Yassin a eu recours au roman après avoir publié dix livres entre poésies et recueil de nouvelles. Un certain retard ? « J’ai une perspective classique d’après laquelle écrire un roman exige une plus grande maturité et de l’expérience humaine. Tout écrivain est en fin de compte limiter à un ouvrage capital, même après avoir eu plusieurs publications. Lorsqu’on mentionne l’écrivain soudanais Al-Tayeb Saleh, on pense tout de suite à son chef-d’oeuvre Saison de migration vers le nord. Et lorsqu’on évoque le nom de l’écrivain marocain Mohamed Choukri, c’est Le Pain nu qui nous vient tout de suite dans la tête ».

Dans le roman Hot Maroc Yassin décrit les personnages, en les comparant à des animaux. Rahal voyait derrière chaque homme un animal caché. Une fois il le découvre, il arrive à le manipuler … Est-ce une influence de la littérature orientale ou bien française ? « C’est à la fois l’influence de Kalila et Dimna d’Ibn Al-Moqafaa, Les Fables de la fontaine et Animal Farm de George Orwel », confie-t-il.

Dans le poème Daftar Al-Aber (cahier du passager), il revient sur quatre ans de voyages de Marrakech à San Francisco, où l’auteur a tenu une résidence littéraire. Cependant, l’écrivain saturé d’espaces culturels et linguistiques préfère plutôt s’exprimer en arabe.

« J’écris en arabe non pas pour des raisons idéologiques comme ce fut le cas avec les générations qui ont vécu la colonisation française pour qui s’exprimer en français représentait une sorte d’aliénation culturelle. Le français est l’une des langues nationales au Maroc. Je lis mon ami Mahi Binebine et bien d’autres qui s’expriment en français, et eux aussi me lisent en arabe. Il ne faut pas dramatiser les choses et voir en la langue un monstre alors que c’est un enrichissement ».

Toute oeuvre est forcément produite dans le cadre d’un « milieu » littéraire, avec toutes les contraintes qui y sont afférentes. L’espace des oeuvres ne peut s’étudier hors de l’espace de l’écrivain et réciproquement. Le plus important étant peut-être l’idée que les trajectoires de l’écrivain se traduisent non seulement par des choix idéologiques, mais également par des choix esthétiques.

Les divers espaces entre lesquels il s’active nous disent long sur son processus littéraire mais également sur la manière dont ses imaginaires, pratiques sociales et linguistiques façonnent le monde dans lequel il vit.

Jalons

1970 : Naissance à Safi, au Maroc.

1999 : Mannequins (poèmes), éditions de l’Union des écrivains du Maroc.

2006-2019 : Macharif (émission de culture).

2012 : Daftar Al-Aber (le cahier du passager), poésie.

2016 : Hot Maroc (roman).

Depuis 2019 : L’émission Beit Yassin.


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