Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
La dernière danse de Mahmoud Réda
  Hommage. Le fascinant danseur et chorégraphe Mahmoud Réda vient de s’éteindre au Caire à l’âge de 89 ans. Retour sur son flamboyant parcours artistique.
La dernière danse de Mahmoud Réda
La dernière danse en 2019.
Dalia Chams15-07-2020

La vidéo que tout le monde se passe en ce moment est celle de Mahmoud Réda, célébrant les 60 ans de la troupe de danse folklorique qui porte son nom, en décembre 2019. Il s’est joint aux danseurs, sur scène, suscitant des réactions de fascination. La peau ridée, marquée par le temps, le corps âgé, il maîtrisait encore les pas de la danse. L’on comprend à quel point la notion de vieillesse est relative et que l’homme s’est transformé en une icône vivante.

Le danseur et chorégraphe « hors norme », né au Caire en novembre 1930, a donné à la danse populaire égyptienne ses lettres de noblesse. Et ce, en fondant notamment une première troupe de danse folklorique en 1959. L’air du temps était au nationalisme et à l’euphorie anticolonialiste, au lendemain de la Révolution de 1952. Et c’est dans cet environnement qu’a germé l’idée de sa formation artistique ayant regroupé à ses débuts 7 danseurs, 7 danseuses, 13 musiciens, outre les deux frères Ali et Mahmoud Réda, les deux soeurs Farida et Nadida Fahmi ainsi que le compositeur Ali Ismaïl. Une affaire de famille bien réussie, puisque les deux frères étaient mariés aux deux soeurs, l’une de ces dernières a été jusqu’en 1983 la danseuse étoile de la troupe, Farida, et l’autre, Nadida, créait les costumes, mais elle est morte à la fleur de l’âge. Leur mère Khadiga supervisait la confection des costumes, et le père Hassan Fahmi, professeur universitaire d’ingénierie, les soutenait à fond, leur ouvrant sa maison d’Héliopolis pour y tenir les répétitions. Ali Ismaïl, « le seul intrus de la maison », s’est vite fait adopter, car sa musique était plus que nécessaire pour le groupe. Il amalgamait instruments orientaux et occidentaux, dans une orchestration très atypique, accentuant le goût pittoresque de l’aventure.

Ces artistes avant-gardistes, avec à leur tête Mahmoud Réda, avaient commencé entre autres par effectuer des recherches en ethnomusicologie et des repérages musicaux, en se basant sur un travail de terrain. Ils ont sillonné le pays en long et en large pour étudier les musiques et les danses, afin de s’en inspirer sans se contenter de présenter sur les planches de simples imitations ou des reproductions. Mais Mahmoud Réda, le chorégraphe de la troupe, en captait l’essentiel et le mélangeait à des pas du ballet classique qu’il a étudié brièvement à Paris ou à d’autres qui ont constitué son image de marque. Les bras en l’air, le regard vers le ciel, il avait une posture et des gestes réfléchis, ainsi qu’un style qu’il ne cessait de peaufiner. Un style aérien qu’il mariait avec une élégance naturelle, empruntée probablement à son idole, Fred Astaire, qui enchaînait les comédies musicales tout au long des années 1920. Ce dernier l’a vraiment marqué, avec Gene Kelly, au point de raconter dans plusieurs entretiens accordés à la presse qu’il regardait chacun de leurs films plus de trente fois. C’est en les observant qu’il a appris à danser en autodidacte, tout en suivant des yeux son frère aîné Ali, également un passionné de la danse qui avait commencé à faire ses débuts avec des chorégraphes de l’époque comme Isaac Dickson et Khristo Kladaax.

Les premières années

Issu d’une famille nombreuse de la classe moyenne, leur père était bibliothécaire à l’Université du Caire, qui avait à son compte plusieurs livres religieux ; quelque part il était donc un conservateur. Cependant, toute la famille avait un penchant musical assez clair : le père jouait du luth, sa soeur jouait du piano, deux de ses frères aînés jouaient du violon et son plus jeune frère a fait des études au Conservatoire et est devenu compositeur. Mahmoud Réda lui-même était gymnaste, il a fait partie de l’équipe qui a représenté l’Egypte aux Jeux olympiques de 1952 à Helsinki. D’ailleurs, cette formation de gymnaste l’a sans doute aidé à devenir danseur professionnel à 17 ans. En 1954, il s’est joint à un groupe de danse argentin, avec lequel il a voyagé dans plusieurs pays, avant de revenir en Egypte et de décider de fonder une troupe dédiée au folklore égyptien.

C’est là que sa vraie histoire a commencé, même s’il ignorait encore quel destin incroyable l’attendait. Car lui, comme les autres membres de la troupe, voulaient juste danser et faire ce qui les passionnait. Ils avaient eu un énorme succès en tant que troupe privée, mais avaient peu de moyens financiers, du coup, ils ont accepté d’être placés sous la tutelle du ministère de la Culture, avec la nationalisation de la troupe en 1961. Nasser était très enthousiaste quant à leurs performances et la troupe était souvent conviée, afin de participer aux fêtes de la révolution, aux côtés d’Oum Kalsoum et de Abdel-Halim Hafez. Ainsi, au milieu des années 1970, la troupe a regroupé 150 membres, entre danseurs et musiciens, et son répertoire a compté quelque 150 spectacles, passant des duos jusqu’à des petites mises en scène de trois actes.

Comédies musicales

Les trois films qu’ils avaient tournés ont pérennisé davantage leurs danses, à savoir : Agazéte Noss Al-Sana (vacances de mi-année, 1962), Gharam fil Karnak (amour dans le temple du Karnak, 1967) et Harami Al-Waraqa (le voleur de loto, 1970). Ces fictions rassemblent tout ce qui symbolise la collaboration du célèbre couple de danseurs, Mahmoud et Farida : des duos dansés à la précision millimétrée, des clins d’oeil aux techniques cinématographiques propres aux comédies musicales de l’époque, etc. Bref, tout ce qui a nourri un véritable mythe et qui a rejeté le côté « mal vu » de la danse en Egypte.


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