Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
La bouée de sauvetage
15-07-2020
 
 

La décision du président turc, Recep Tayyip Erdogan, de transformer l’ancienne basilique de Hagia Sophia (Sainte-Sophie) à Istanbul en mosquée, est hautement révélatrice. Construit au VIe siècle par les Byzantins, ce splendide bâtiment avait été d’abord transformé en mosquée par le sultan Mehmet II après la prise de Constantinople par les Turcs ottomans en 1453. En 1934, Mustafa Kemal Ataturk, le fondateur de la République turque, transforme le bâtiment en un musée « ouvert à toutes les confessions ». Le 10 juillet, cependant, un tribunal turc annule la décision d’Ataturk, permettant à Erdogan de rétablir l’ancien statut de mosquée du bâtiment. La transformation du musée en mosquée a suscité de nombreuses critiques de par le monde. Hagia Sophia était, en effet, considérée comme un symbole de dialogue entre les cultures. Il s’agit, en réalité, d’une décision politique qui sert les intérêts du président turc.

Sur le plan externe tout d’abord, Erdogan, qui cherche à ressusciter la gloire passée de l’Empire ottoman, veut se poser en « champion du monde musulman » et en « défenseur de l’islam ». Une carte qu’il espère utiliser pour servir ses projets expansionnistes dans la région. Mais c’est sur le plan interne que la décision d’Erdogan prend toute sa signification. La transformation de Hagia Sophia en musée est un acte symbolique qui vise à rompre avec l’héritage laïc de Kemal Ataturk, et donc de confirmer l’identité musulmane de la Turquie. Le président turc veut visiblement rallier l’électorat conservateur turc. Défait par le parti républicain du peuple (CHP, parti d’Ataturk) dans son fief d’Istanbul ainsi que dans plusieurs autres grandes villes lors des élections municipales de 2019, Erdogan voit sa popularité décliner dangereusement.

L’économie turque, en berne, ne s’est jamais remise de la crise monétaire d’août 2018. Le chômage (13,6 %) et l’inflation (11 %) sont en hausse, tandis que la lire turque est instable et la croissance est quasiment au point mort (0,9 %), d’où un mécontentement au sein de la population. Si le président turc a basé tous ses succès passés sur ses réussites économiques, l’économie est devenue aujourd’hui son talon d’Achille.

Tous les sondages réalisés récemment donneraient Erdogan perdant si des élections étaient organisées aujourd’hui. Le président turc est donc à la recherche d’une bouée de sauvetage pour tenter de retrouver sa popularité. Et il n’a rien trouvé de mieux que d’instrumentaliser politiquement l’ancienne basilique byzantine, avec l’objectif de remobiliser sa base ultranationaliste et religieuse. Mais en procédant ainsi, Erdogan court le risque d’une nouvelle confrontation avec la communauté internationale.


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