Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
Le Liban meurt de faim
Hassan Abou-Taleb15-07-2020
 
 

« Je ne suis pas athée, mais la famine est insupportable », acrié un citoyen libanais en prenant la décision de se suicider en plein milieu de Beyrouth. Cette scène a choqué le monde entier. Personne n’aurait pu imaginer qu’un Libanais qui a grandi dans l’amour de la vie et l’enthousiasme pour le travail, que ce soit à l’intérieur de son pays ou à des milliers de kilomètres de là, puisse un jour prendre la décision de mettre fin à ses jours à cause de la faim. Cet acte n’est pas le seul à manifester l’effet de la crise économique sur le moral des citoyens, et l’état de faiblesse et de délabrement dans lequel se trouvent l’Etat et la société. Des citoyens ont été trouvés morts chez eux après s’être suicidés pour des raisons également économiques. D’autres ont eu recours au cambriolage ou au vol à main armée dans les pharmacies et les magasins pour obtenir du lait pour enfants ou une grande quantité de pain de peur de la pénurie de farine.

En plus de la pénurie d’essence, de nourriture et d’électricité, des manifestations ont éclaté contre la détérioration du niveau de vie et l’impuissance du gouvernement. Ces scènes choquantes dévoilent une nouvelle réalité au Liban qui était auparavant l’exemple d’une société vivante, ouverte et pluraliste aux niveaux politique et confessionnel. Le Liban d’aujourd’hui n’est plus le même qu’il y a une décennie. La situation a empiré. Pendant de longues années, l’expérience du Liban était unique en tant que modèle de coexistence pacifique entre les différentes confessions, selon un système démocratique accompagné d’un régime économique libéral.

Cette formule a donné une cohésion au pays malgré les crises, les guerres et les attaques israéliennes. Même la guerre civile qui a duré 15 ans et qui a certainement influencé les relations entre les diverses confessions n’a pas eu d’impact fort sur les institutions de base de l’Etat, telle la Banque Centrale par exemple.

Malgré toutes les pressions, le Liban avait réussi à sauvegarder la stabilité de la livre libanaise face aux autres devises. La livre était le symbole de l’unité du Liban mais aujourd’hui ce n’est plus le cas.

La pandémie a aggravé la souffrance des Libanais, en dehors d’une minorité qui appartient à l’élite politique, toutes confessions confondues. Cette élite est restée sur le devant de la scène malgré les protestations des foules qui l’ont appelée à partir. C’est elle qui assume la plus grande part de responsabilité dans la situation actuelle. D’ailleurs, le taux de change actuel de la livre par rapport au dollar en est la preuve. Aujourd’hui, le dollar est introuvable dans les banques privées et sur le point de disparaître des réserves de la Banque Centrale. D’où une hausse considérable des prix et du coût de la vie de façon générale. Selon les statistiques, 25 % de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté, et 30 % ont subi une baisse de deux tiers de leurs salaires. Le citoyen libanais de condition modeste se trouve alors face à 2 choix catastrophiques : mourir lentement de faim, ou mourir rapidement en se suicidant.

Au cours des dernières semaines, les décideurs, que ce soit dans le gouvernement ou au niveau des forces politiques et partisanes, ont atteint un niveau navrant d’irresponsabilité. Et ce, en faisant assumer au gouverneur de la Banque Centrale la responsabilité de la crise économique du Liban et d’un effondrement de 80 % de la livre, ce qui a entraîné une confusion politique et une tension sociale sans précédent. Et ce, alors que le président et le chef du gouvernement savent parfaitement que la crise politique actuelle dépasse de loin la capacité de la Banque Centrale du Liban. La corruption, le gaspillage des biens publics, la fraude et la dette extérieure se sont accumulés depuis des années. En plus de l’absence de réformes structurelles et de l’ingérence des forces politiques dans la gestion des ministères importants comme ceux des Finances, de la Santé et de l’Industrie. La Banque Centrale n’est pour rien dans tout ceci, mais elle assume quand même une part de responsabilité dans la situation actuelle parce qu’elle n’a pas pris les décisions monétaires convenables au bon moment et s’est soumise aux pressions des forces politiques influentes. En peu de temps, les banques privées ont fait sortir du pays des milliards de dollars de façon illégale, exploitant la crise du coronavirus.

De nombreuses mutations sont à l’œuvre à l’intérieur du Liban et dans la région rendant impossible le règlement de la crise économique et financière sans un engagement de la part de toutes les forces politiques, en particulier celles qui participent au pouvoir. Celles-ci doivent faire la distinction entre les intérêts des forces et des pays proches au niveau idéologique et les intérêts vitaux du Liban. Sans ces lignes claires, la situation finira par devenir explosive. Les Libanais parlent maintenant de la responsabilité du Hezbollah dans le détournement de millions de dollars vers l’Iran, via la Syrie, pour contourner les sanctions américaines et internationales imposées à l’Iran, à la Syrie et au Hezbollah lui-même. Celui-ci est ainsi appelé à prouver au peuple libanais son innocence.

Distinguer les intérêts du Liban de ceux des forces alliées à tel ou tel parti ou leader est devenu impératif en ce moment critique.

Toutes les parties doivent assumer leur responsabilité nationale envers le pays et les citoyens, loin des manœuvres politiques mesquines habituelles et des échanges d’accusations, afin d’empêcher la catastrophe. Affamer le Liban n’est pas la solution.


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