Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
L’altruisme comme salut
  Aides aux personnes fragiles, repas livrés gratuitement aux malades en auto-isolement, initiatives pour encourager les personnes guéries à faire don de plasma; l’action bénévole se multiplie et prend de nou­velles formes en ces temps de coronavirus. Solidarité, entraide et philanthropie en sont les mots d’ordre.
L’altruisme comme salut
Dina Darwich15-07-2020

Transformer la détresse en positivité. Tel est le défi que s’est lancée Basma Mostafa, une journaliste de 30 ans, qui a décidé de s’investir dans l’aide d’autrui, à la fois pour se rendre utile et pour lut­ter contre la dépression. « Des idées noires enva­hissaient mon esprit sur la question de la vie et surtout de la mort, cette réalité incontournable. Cette épidémie du Covid-19, difficile à contenir, a mis à genoux tous les pays. Pour moi, le monde était en train de s’écrouler de manière effrayante. J’ai commencé alors à m’enfoncer dans une vraie dépression au point d’avoir des idées suici­daires. Faire la cuisine était la seule activité qui apaisait mes souffrances et me relaxait. Pour sortir de cette impasse, j’ai voulu interagir posi­tivement et faire face à cette crise épouvantable en aidant les malades isolés. Le but étant de par­tager leur détresse et m’occuper l’esprit pour éviter que ma santé mentale ne se dégrade », raconte la jeune femme. Basma a ainsi lancé une initiative sur Facebook ayant pour objectif de présenter des repas chauds, sains et équilibrés aux patients atteints de coronavirus, notamment ceux qui vivent seuls. Aussi, raconte-t-elle, « l’idée m’est venue quand j’ai su que certains livreurs, qui travaillent pour des restaurants, refusent par­fois de présenter leurs services quand ils appren­nent qu’un client est atteint du Covid-19 ». Intitulée « Repas sain pour les personnes atteintes de coronavirus mises en auto-isolement », l’ini­tiative a attiré de nombreux bénévoles. Ces der­niers, à leur tour, ont fait circuler le texte explica­tif, chacun sur son compte. Tout juste après le lancement du groupe Facebook, Basma reçoit un premier appel d’une personne qui souhaitait offrir des repas durant une semaine à son voisin malade qui vit seul. De jour en jour, le nombre de bénévoles a augmenté, ainsi que le nombre de repas distribués. Aujourd’hui, le groupe compte plus de 30000 followers et 1500 bénévoles qui ont réussi à distribuer plus de 7500 repas au Caire et à Guiza, destinés à 2500 patients depuis son lancement, début juin. L’initiative est égale­ment active dans 6 autres gouvernorats, de la Haute à la Basse-Egypte. « On tente de créer une base d’informations selon des critères géogra­phiques. Les bénévoles doivent remplir un for­mulaire et préciser le type de service qu’ils peu­vent rendre: acheter les denrées alimentaires, cuisiner ou se charger de la livraison. D’autres formulaires sont à remplir par les patients où ils doivent inscrire leurs noms, leurs numéros de portable et leurs adresses. D’après ces données, on parvient à gérer ce travail volontaire », explique la jeune journaliste.

« Le slogan de notre campagne est une esca­pade collective faite avec amour. Je ne pourrais pas vivre tranquillement tant qu’un voisin souffre de la maladie. Il faut donc agir et c’est dans l’intérêt de tout le monde. Nous sommes tous dans le même bateau ». C’est ainsi que Réhab Osman, une jeune femme, qui participe à l’initia­tive, résume sa philosophie. Et d’ajouter: « La livraison de repas sains aux malades atteints de coronavirus permet de booster leur immunité, tout en préservant la santé de leur entourage du risque de transmission du virus, limitant ainsi la prolifération de la maladie. Un des cas à qui j’ai livré des repas est celui d’une famille composée de 3 personnes: le père, la mère et le fils. Si les deux parents n’avaient pas eu accès à une aide, le fils aurait été obligé de sortir pour acheter de la nourriture, et la mère de cuisiner, un effort supplémentaire qui pourrait mettre à mal sa santé ».

Braver les obstacles

L’altruisme comme salut
En Egypte, comme partout ailleurs, la pandémie du Covid-19 a animé l’esprit de solidarité et de générosité.

Autre scène, autre image. Atteint du Covid-19, Chaker Al-Samady a décidé, après sa guérison, de lancer une initiative ayant pour objectif d’in­citer les personnes guéries à faire des dons de plasma. Il a choisi un verset du Coran comme nom à son initiative: « Quiconque sauve la vie d’une personne, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité tout entière ». Ce qui l’a poussé à la créer, ce sont les témoignages du corps médical. « L’histoire de ce jeune médecin, père de famille qui prenait soin de ses parents âgés et qui a été contaminé alors qu’il soignait des malades atteints du Covid-19, m’a beaucoup touché. J’ai voulu lui faire don de mon plasma. Hélas, il a perdu la vie. J’ai donc décidé d’aider d’autres personnes malades. Les donneurs de plasma peuvent aider les personnes infectées par ce virus à se rétablir. Un seul don de plasma peut sauver la vie de 4 personnes. C’est une lueur d’espoir pour les cas sévères, surtout que les chercheurs n’ont toujours pas trouvé de vac­cin », dit Al-Samady. Le groupe qu’il a créé compte actuellement 5000 followers, dont une centaine de personnes guéries prêtes à faire don de leur plasma tout de suite.

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Après sa guérison, Chaker Al-Samady a lancé une initiative incitant les personnes guéries à faire un don de plasma.

Sur son compte Facebook, il a raconté son histoire avec le Covid-19 pour inciter les per­sonnes guéries à faire un don de plasma. « Le monde traverse un moment décisif dans l’histoire de l’humanité. C’est le moment de s’adresser à toutes les âmes généreuses. Malheureusement, il existe des individus qui veulent tirer profit de cette crise sanitaire. Le marché noir du plasma bat son plein. Personnellement, j’ai reçu une offre de 1000 dollars », confie Al-Samady, qui gère son initiative sous l’égide de l’hôpital uni­versitaire d’Al-Hussein. « On précise l’âge des personnes capables de faire don de plasma (entre 18 et 60 ans), les conditions de santé du donneur et les analyses à faire », explique-t-il.

Mais tout n’est pas facile pour ces âmes géné­reuses. Comment faire mieux avec peu de moyens? Et surtout face aux contraintes impo­sées par les mesures sanitaires strictes mises en place ainsi que la distanciation sociale? « Je prends toutes les précautions nécessaires en livrant un repas pour un malade. Je pose le sachet devant la porte et ne contacte la personne qu’une fois arrivée à destination », explique Réhab. Mais il faut aussi faire face aux appréhen­sions des gens, explique la jeune femme, qui raconte qu’il arrive que le voisinage la déconseille de se rendre chez le malade de peur d’être conta­minée. Une autre bénévole, qui a requis l’anony­mat, raconte avoir rencontré des difficultés avec sa propre famille. « Tu vas nous ramener le virus à la maison. Reste chez toi est le mot-clé pour passer cette période transitoire, pourquoi veux-tu nager à contre-courant ? », voilà ce que lui disait son père. « Il m’a même enfermée à la maison pour m’empêcher d’aller sur le terrain », se plaint la jeune fille de 25 ans.

Quant à Al-Samady, il rencontre de nombreux obstacles bureaucratiques, car, malgré la bonne volonté des donneurs potentiels de plasma, les procédures sont longues. Dr M. B., responsable de la banque du sang dans un hôpital, explique en effet que les donneurs doivent d’abord faire des analyses qui coûtent 2000 L.E., et parfois, les payent eux-mêmes, ce qui dissuade certains d’entre eux.

Chaînes de solidarité

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Les jeunes semblent être les moteurs de cet engagement.

Cependant, malgré les risques et les difficultés, la pandémie a déclenché une multitude de gestes de solidarité et des actes de générosité. Dans les quatre coins du pays, des chaînes de solidarité ont été créées pour soutenir les plus vulnérables. Et les jeunes semblent être les moteurs de cet enga­gement. Des jeunes qui ont su tirer profit de la technologie moderne dans leurs missions. Les technologies modernes dans le domaine de la communication ont ainsi donné un élan à l’action sociale. « Des groupes sur WhatsApp ont été créés pour aider les gens dans le besoin et organiser le travail du bénévolat. Et pour collecter de l’argent, les services présentés par les sociétés de portables et d’autres pour transférer des fonds ont été de bonnes solutions garantissant ainsi le respect de la distanciation sociale et les conditions du confi­nement », explique le sociologue Kayaty Achour, professeur assistant en sociologie politique à l’Université de Béni-Souef.

Mais quels sont les leviers de la motivation de tous ces jeunes? La psychologue Olfat Allam explique qu’il existe aujourd’hui une certaine mutation dans le travail bénévole dans le monde entier. L’action sociale positive permet de déve­lopper des valeurs importantes comme le partage, la solidarité, l’entraide, ce qui contribue à l’épa­nouissement psychologique des individus. Raison pour laquelle on conseille aux ados et aux jeunes, ainsi que les patients qui souffrent de troubles psychiques de faire du bénévolat afin d’éviter de s’enfermer dans leur bulle. « En cas de crise, les gens ont tendance à s’impliquer davantage dans les actes de solidarité, car ils se sentent plus fra­giles, seuls et apeurés. Ce qui éveille l’esprit humanitaire instinctif, rendant ainsi leur présence utile. Le fait d’être là pour aider les autres pour­rait donner un sens à leur vie et faire renaître l’espoir: le chargeur de l’énergie positive. Tout cela peut expliquer pourquoi le bénévolat gagne actuellement du terrain », avance la psychologue.

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En fait, plusieurs études ont découvert des preuves que les humains sont biologiquement câblés pour la générosité. Agir généreusement active la même voie de récompense qui est activée par le sexe et la nourriture, une corrélation qui peut aider à expliquer pourquoi donner permet de se sentir bien, selon une étude effectuée par le Greater Good Science Center à l’Université de Californie. Une chose qui gagne de l’ampleur en temps de crise. « Il s’agit aussi d’une attitude sociale contagieuse, une vérité approuvée par de nombreuses études. Une fois que les bénévoles ressentent qu’ils sont en bon état psychique, d’autres se lancent sur le terrain pour retrouver leur tranquillité, surtout en cas de crise », ajoute Olfat Allam.

Réactions psychologiques diverses

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Le sociologue Kayaty Achour est sur la même longueur d’onde. Il estime qu’il existe aujourd’hui une grande mobilité de la part de la société civile en période de coronavirus. « La crise est plus forte que les capacités des systèmes sanitaires dans le monde entier. C’est pour cela que le discours médiatique tente tout le temps de s’adresser au citoyen, le considérant comme un partenaire important pour soutenir les efforts de l’Etat », explique le sociologue, en ajoutant que de petits groupes d’aide sociale sont en train de se former au niveau des quartiers et des petits villages.

Pourtant, face à la menace que représente une pandémie, toutes les réactions ne sont pas les mêmes. Parallèlement à l’altruisme et à la solida­rité, des réactions contraires peuvent surgir chez certains individus. Selon Olfat Allam, l’instinct de survie peut donner naissance à un individualisme excessif, voire à des comportements égoïstes. C’est ce qui s’est passé au début de la crise quand les supermarchés et les pharmacies ont été pris d’assaut. « Selon le processus du développement psychologique, l’individu passe par plusieurs étapes dans sa relation avec autrui. Au cours de la première, celle de la petite enfance, l’on est entiè­rement dépendant de l’aide de l’autre, en l’occur­rence la mère et le reste de l’entourage. Plus ce besoin diminue, plus on commence à fournir l’as­sistance plutôt que de la recevoir », explique la psychologue, mais, ajoute-t-elle, « quand sa propre vie est en danger, certains ont tendance à devenir un peu trop individualistes, une façon de se protéger et de garantir leur propre survie. La réaction de chacun dépend de ses traits psycholo­giques, ses origines, sa culture et son environne­ment ».

Heureusement, il ne s’agit pas là d’un compor­tement généralisé. « Les gens veulent voir cette épidémie disparaître pour reprendre leur vie nor­male. Et l’entraide peut être pour eux le moyen de résister. Je présente un service aujourd’hui, peut-être que demain j’aurai besoin d’un coup de main. Faire actionner l’esprit de solidarité apaise les individus dans les moments de crise », conclut le sociologue Kayaty Achour.


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