Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
Hagia Sophia, le monument qui déchaîne les passions
  L’Unesco a annoncé regretter la décision de la Turquie de transformer le musée de Hagia Sophia en mosquée et appelle les autorités turques à ouvrir un dialogue afin de conserver ce joyau architectural et historique exceptionnel.
Hagia Sophia, le monument qui déchaîne les passions
Le joyau architectural de Hagia Sophia d'Istanbul.
Nasma Réda avec agences15-07-2020

Le 10 juillet, la justice turque a annulé le décret gouvernemental de 1934 ayant transformé l’ancienne basilique Sainte-Sophie (transformée en mosquée en 1453) en musée, ouvrant ainsi la voie à sa retransformation en mosquée. Une décision qui a déclenché une protestation mondiale, surtout que cette ex-basilique est classée depuis 1985 parmi les zones historiques d’Istanbul sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

Juste après la décision, la directrice de l’Organisation des Nations-Unies pour l’Education, la Science et la Culture (Unesco), Audrey Azoulay, a annoncé dans un communiqué son regret quant à la décision des autorités turques de modifier le statut de l’ancienne basilique, prise sans dialogue préalable. Elle a également exprimé ses préoccupations profondes à l’ambassadeur de Turquie auprès de l’Unesco. « L’ex-basilique est un chef-d’oeuvre architectural et un témoignage unique de la rencontre de l’Europe et de l’Asie au cours des siècles. Son statut de musée reflète l’universalité de son héritage et en fait un puissant symbole de dialogue », a-t-elle souligné.

Face à l’insistance du président turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a rejeté les condamnations internationales affirmant que la décision relève des « droits souverains » de son pays, l’Unesco appelle les autorités turques à ouvrir un dialogue « sans délai », afin d’éviter un recul de l’universalité de ce patrimoine exceptionnel dont l’état de conservation sera examiné par le Comité du patrimoine mondial lors de sa prochaine session.

En Egypte, la décision turque a été vivement condamnée. « C’est un patrimoine appartenant à toute l’humanité, indépendamment de toute considération religieuse et il doit être conservé », se lamente l’archéologue égyptien Magdi Chaker, ajoutant que le monde ne doit pas rester immobile cette foisci, car les déclarations turques selon lesquelles les touristes pourront toujours visiter l’enceinte de Hagia Sophia ne sont que des paroles.

« On a comme exemple le cas de l’église de Trabzon au nord-est de la Turquie, reconvertie en mosquée en 2013, dont le nombre de visiteurs a chuté après sa retransformation parce que les visiteurs ne pouvaient plus admirer les fameuses fresques de l’église », avertit Chaker, rappelant aussi que l’an dernier, le Conseil d’Etat avait autorisé la reconversion en mosquée de la superbe église byzantine de la Chora, toujours à Istanbul.

Selon Mohamad Abdel-Latif, ex-ministre adjoint du Tourisme et des Antiquités en charge des monuments islamiques, coptes et juifs, « ce musée-mosquée, ou plutôt cette basilique-mosquée, a été sauvé plusieurs fois. La première fois après sa transformation en mosquée par les Ottomans. Mohamad II, connu pour son admiration de l’art, a ordonné que l’on recouvre les fabuleuses décorations chrétiennes comme les fresques, les mosaïques et les scènes bibliques ornant les murs de la basilique avec du plâtre et du bois », raconte-t-il, soulignant que les scènes sont restées cachées derrière cette protection pendant des siècles, puis sont réapparues avec la transformation de ce joyau, gigantesque de 7 540 m2, en musée.

« Les décorations chrétiennes fabuleuses d’autrefois couvrant environ 16 000 m2 de la basilique se mêlaient harmonieusement aux symboles islamiques de l’ancienne mosquée et c’est ainsi que le musée devient un splendide lieu rempli d’histoires et fréquenté par de nombreux touristes qui viennent du monde entier », reprend Abdel- Latif, craignant la démolition de certains motifs de la basilique avec sa retransformation en mosquée.

Pour sa part, le sous-directeur général de l’Unesco pour la culture, Ernesto Ramirez, assure qu’« il est important d’éviter toute mesure qui ne serait pas préalablement discutée avec l’Unesco et qui aurait des conséquences sur la structure du bâtiment, les biens mobiliers et le mode de gestion du site », affirmant que de telles mesures seraient en contradiction avec la Convention du patrimoine mondial de 1972.

Un patrimoine à conserver

Sainte-Sophie, en grec Hagia Sophia, qui signifie la sagesse divine ou sagesse de Dieu, est nommée en turc Ayasofya. Construite au IVe siècle, puis reconstruite bien plus grande en 537 par les Byzantins sous le règne de Justinien, elle est la plus grande basilique de l’époque. Avec l’arrivée au pouvoir des Ottomans à Istanbul, cette basilique est convertie par Mohamad II (Al-Fateh) en mosquée en 1453. On cacha alors toutes les icônes et représentations chrétiennes avec du plâtre et du bois. Mais ayant l’idée d’offrir ce chef-d’oeuvre architectural à l’humanité, Mostafa Kemal Ataturk, président de la République turque, a transformé la mosquée Ayasofya en musée en 1934 et depuis, ce site est considéré comme une des principales attractions touristiques d’Istanbul avec quelque 3,8 millions de visiteurs en 2019 et 2,89 millions en 2018.


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