Semaine du 15 au 21 juillet 2020 - Numéro 1332
La confrontation, ligne conductrice de la politique éthiopienne
  L’intransigeance représente une partie intégrante de la politique conflictuelle adoptée par le gouvernement éthiopien actuel à l’intérieur comme à l’extérieur. Explications.
La confrontation, ligne conductrice de la politique éthiopienne
Les politiques d'Abiy Ahmed menacent la stabilité régionale.
15-07-2020

* Par Ahmed Amal

Ces dernières semaines ont prouvé à quel point l’Egypte a souffert tout au long de ces années de négociations infructueuses avec l’Ethiopie. Tout au long de cette période, l’Ethiopie a fait preuve de manque de sérieux et de mauvaises intentions, son objectif n’étant nullement de parvenir à un règlement, mais plutôt de gagner du temps pour imposer le fait accompli. Ces deux dernières semaines, le parrainage africain est venu s’ajouter à la liste de parrainages internationaux, tous témoins des manoeuvres de l’Ethiopie pour faire exploser la situation et transformer le barrage de la Renaissance en une véritable menace pour la paix et la sécurité internationales.

L’intransigeance éthiopienne et les risques qu’elle représente sont une partie intégrante de la politique conflictuelle adoptée par le gouvernement éthiopien actuel, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il tente ainsi de créer un état de tension et même de chaos qui lui permet de rester au pouvoir le plus longtemps possible sans recourir à des élections qui peuvent tout à fait ne pas être dans l’intérêt du premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, à l’heure actuelle.

A l’intérieur, Abiy Ahmed s’est donné l’image d’un réformiste qui tente d’instaurer une véritable démocratie en Ethiopie, notamment en libérant un nombre important d’opposants et en permettant à ceux exilés de rentrer au pays. Il a même permis à certains d’entre eux d’accéder à des postes importants comme Birtukan Mideksa qui a présidé le Conseil national des élections. Mais la mesure la plus réformatrice demeure l’accord de paix signé par Abiy Ahmed avec le Front de libération Oromo et le Front national de libération Ogaden avant de rayer leurs noms de la liste des organisations terroristes. Mais avec le temps, la vague de protestation d’octobre 2019 a dévoilé un changement radical dans les orientations d’Abiy Ahmed, qui a réitéré la même violence de ses prédécesseurs Meles Zenawi et Hailemariam Desalegn avec les opposants. Une violence qui a coûté la vie à 80 opposants dans la région d’Oromo. Depuis lors, Abiy Ahmed est entré dans des affrontements politiques continus avec des partis Oromo, avec en tête le Front de libération d’Oromo, sans oublier ses relations perturbées avec le Front de libération du peuple du Tigray. Et, avant même que n’éclatent au cours de ce mois de juillet les manifestations qui ont suivi le meurtre du chanteur Hachalu Hundessa, une icône pour les Oromos, Abiy Ahmed avait pris la décision de répondre par la force. Résultat : ces troubles ont fait 240 morts jusqu’à présent. Si ces incidents ont été aussi sanglants, c’est à cause des politiques d’Abiy Ahmed qui ont pour principal objectif de lui permettre de rester au pouvoir après la fin de son mandat constitutionnel en septembre prochain sans organiser des élections. Fait catégoriquement refusé par les principaux partis éthiopiens.

Outre le face-à-face avec l’opposition, les politiques d’Abiy Ahmed ont engendré plusieurs crises, notamment en raison de la passivité du gouvernement face aux actes de violence internes qui ont éclaté depuis son arrivée au pouvoir, comme les conflits ethniques ininterrompus depuis 2018 entre les Tigray et les Amhara, entre les Amhara et les Benishangul et autres. A cause de ces conflits, l’Ethiopie est en tête de liste des pays qui ont le plus grand nombre de déplacés (évalués à 2 ou 3 millions de personnes). Le mandat d’Abiy Ahmed témoigne également d’une recrudescence de la violence entre musulmans et chrétiens, avec la multiplication d’incendies dans les lieux de prière dans plusieurs régions. Dans tous les cas, le rôle du gouvernement fédéral était quasiment absent dans la maîtrise des actes de violence.

Avec l’absence quasi totale du rôle de la direction politique dans ces conflits internes, il est devenu clair que le gouvernement voulait plutôt les exploiter. Il tente, en effet, d’en amplifier la teneur, de blâmer l’opposition, de l’accuser d’empêcher le gouvernement d’agir efficacement dans ces problèmes sécuritaires, ou encore d’être responsable des actes de violence. Des accusations qui, en majorité, n’ont aucun fondement réel.

Accrochages avec les pays du voisinage

Pour ce qui est de la politique étrangère, au début de son mandat, Abiy Ahmed a porté l’habit du plus grand bâtisseur de la paix dans la Corne de l’Afrique, de l’homme capable de prendre des décisions difficiles et de mettre un terme à des conflits régionaux complexes qui perdurent voilà des décennies. En juillet 2018, il a pris l’initiative de visiter la capitale de l’Erythrée, Asmara, ouvrant la voie à la signature d’un accord de paix entre les deux pays, mettant un terme au conflit les opposant depuis 1998. Abiy Ahmed a joué un rôle diplomatique actif à l’heure des évolutions internes du Soudan 2019, lorsqu’il avait assuré une médiation entre les différentes parties.

Mais tant au niveau intérieur qu’extérieur, Abiy Ahmed a rapidement ôté l’habit du bâtisseur de la paix régionale. Au lieu de s’empresser de remettre les régions frontalières qui font l’objet de litiges avec l’Erythrée en vertu de l’accord de paix entre les deux pays, il a poursuivi sa politique de tergiversation. Et pour Asmara, si cet accord a valu à Abiy Ahmed le prix Nobel de la paix en 2019, il n’a pas réalisé les aspirations érythréennes.

Malgré les bons augures quant aux relations soudano-éthiopiennes après le rôle joué par Addis-Abeba dans la réconciliation entre les frères soudanais en août dernier, début 2020 a vu des agressions multipliées de la part des milices armées éthiopiennes sur les territoires soudanais dans la région Al-Fashaka, ayant fait un nombre sans précédent de victimes sur la partie sous le contrôle éthiopien. Ces actions ont en effet témoigné, ces derniers mois, d’une escalade importante au niveau des mouvements militaires, après que le général Abdel-Fattah Borhan, chef de l’instance de transition, s’était dirigé à la région et après avoir mis en place un contingent de l’armée soudanaise pour faire face aux agressions. Cependant, les mouvements soudanais n’ont pas empêché les Ethiopiens de reproduire les agressions qui, selon le porte-parole militaire des forces soudanaises armées, ont été fomentées par les forces militaires éthiopiennes. Le dossier n’a jamais été clos vu le renouvellement des accrochages et leur escalade.

Un conflit transféré au barrage de la Renaissance:

Lors d’une visite au Caire en juin 2018, Abiy Ahmed a affirmé son intention de ne pas porter atteinte aux intérêts hydriques de l’Egypte. Nombreux ont été ceux alors qui avaient prévu qu’Addis-Abeba entreprendrait une orientation différente dans les négociations à huis clos. Mais, au lieu de cela, il a fabriqué de toutes pièces les conflits au niveau du dossier du barrage de la Renaissance depuis avril 2019. Ainsi, à la politique de tergiversation a pris place celle de la confrontation ouverte avec l’Egypte, que ce soit dans les négociations directes ou celles tenues sous un parrainage américain ou africain. Cette politique a entraîné un trébuchement de l’accord final au niveau du remplissage du réservoir et de son fonctionnement.

La position éthiopienne reflète certes une incapacité d’effectuer les estimations raisonnables les plus simples des réactions égyptiennes et internationales à l’heure du remplissage du barrage sans la signature d’un accord consensuel entre toutes les parties. Ceci est en partie justifié par les pressions sur Abiy Ahmed qui le rendent incapable d’assumer le coût de la paix à l’intérieur comme à l’extérieur. En même temps, ses capacités ne lui permettent pas de sortir vainqueur des multiples conflits auxquels il est exposé. Cette politique, qui manque de raison, anéantira sans doute son projet à la tête du pouvoir.

* Chef du département des études africaines au Centre égyptien de réflexion et d’études stratégiques (ECSS)


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