Semaine du 13 au 19 mai 2020 - Numéro 1324
Regard sur le cinéma africain
  La critique d’origine indienne Anjali Prabhu analyse l’histoire du cinéma africain à travers son ouvrage Contemporary Cinema of Africa and The Diaspora (le cinéma africain contemporain et la diaspora). Publié en anglais en 2014, il vient d’être traduit vers l’arabe par le Festival de Louqsor sur le cinéma africain.
Regard sur le cinéma africain
Saad Al-Kerch13-05-2020

L’afrique contribue largement à la production c i n é m a t o g r a p h i q u e mondiale. L’Egypte est réputée pour ses films qui ont défrayé la chronique depuis les années 1930, le Nigéria connaît ces derniers temps une abondance de la production grâce aux films de Nollywood, et le Ghana qui a baptisé son industrie cinématographique, Ghollywood, présente lui aussi des métrages artistiques et commerciaux. En outre, l’Afrique organise des festivals de renommée comme le FESPACO, dont la première édition s’est tenue en 1969 au Burkina Faso, et ce, sans oublier les festivals consacrés au cinéma africain organisés par le Maroc et la Tunisie.

La critique indienne Anjali Prabhu fait le tour d’horizon du septième art dans le continent noir et le rôle de la diaspora quant au développement de cette industrie culturelle. En Egypte, des cinéastes indépendants organisent depuis 2012 le Festival de Louqsor réservé au cinéma africain. A l’occasion de sa 9e édition, du 6 au 12 mars dernier, le festival a traduit vers l’arabe le livre de Prabhu, qui était membre du jury de la compétition des films de la diaspora.

La publication de ce genre d’ouvrages fait partie intégrante de la philosophie du Festival de Louqsor qui tient à constituer d’une année à l’autre une large bibliothèque regroupant les livres sur le cinéma africain, ses courants, ses pionniers et ses figures principales. L'auteure du livre paru en anglais en 2014, aux éditions Wiley Blackwell, est une critique indienne qui réside aux Etats-Unis et qui travaille en tant que professeure de cinéma et de littérature comparée au Wellesley College.

Dès le début du livre, l’auteure fait la différence entre le cinéma commercial suivant l’exemple des productions hollywoodiennes et bollywoodiennes cherchant à faire des gains rapides et le cinéma artistique qui peine à projeter ses films dans les grandes salles et qui n’est secouru que par les festivals internationaux.

Les spectateurs africains n’ont pas facilement accès au cinéma artistique de leur continent, et c’est un peu le cas des cinémas artistiques du monde entier. En fait, ceux-ci ont toujours été confinés dans des projections limitées et réduites par les règles du marché.

Mais rien qu’à travers cette petite marge de manoeuvre, le cinéma africain a pu traverser un long parcours, exprimant la richesse de ses oeuvres et de ses créateurs. Le cinéma africain a réussi, malgré tout, à établir une relation avec son public, de manière tout à fait différente de la représentation ethnique des Africains dans les films produits par les Européens.

Les arts et la culture en général ont contribué à enrayer les traces du colonialisme. Ils ont mis en doute les voies de la modernité européenne comme seule voie vers le développement, mettant plutôt l’accent sur le développement local. Les textes littéraires ont souligné également l’importance « de réinventer l’Afrique postcolonialiste ».

Les premiers films africains se sont d’ailleurs donné le même objectif. Et le père du cinéma africain, le romancier et réalisateur sénégalais Ousmane Sembène (1923-2007) s’est attribué cette mission. Son film La Noire de … (1966), première fiction réalisée par un cinéaste subsaharien, a ouvert la voie à de nombreux autres longs métrages.

Le parcours atypique de Sembène

Sembène s’est basé dans ce filmclé sur des nouvelles qu’il avait luimême écrites, où il critiquait le racisme dont a été victime sa principale protagoniste, la jeune sénégalaise Diouana, campée par Thérèse Diop, après que sa patronne l’avait emmenée en France. Sembène occupe une belle place dans le livre vu sa singularité par rapport aux autres pionniers du cinéma africain qui appartenaient à l’élite issue du régime colonial, tels le Guinéen Kwame Nkrumah qui a effectué des études aux Etats-Unis ou Léopold Sédar Senghor qui a fait ses études en France. Sembène n’appartenait nullement à cette élite intellectuelle et avait le parcours « étonnant » d’un garçon qui a fui l’école pour devenir docker au port de Marseille avant de commencer à apprendre le cinéma dans les studios Gorky à Moscou.

A travers ses films, les Africains se sont réellement vus, pour la première fois, sur le grand écran, et les métrages africains ont alors traversé les frontières. Pourtant, avant Sembène, le réalisateur sénégalais Paulin Soumanou Vieyra avait réalisé, en 1955, le premier film africain intitulé Afrique-sur-Seine, entièrement tourné à Paris, portant sur la vie des étudiants africains là-bas. Ce film était différent des autres films africains qui s’attachent à dévoiler les lieux, les personnages, les habitudes, les coutumes et les cultures, miroitant la richesse de la réalité africaine. Certains films s’attardent aussi sur les problèmes de la diaspora, sur les thématiques post-colonialistes, lesquels peuvent inciter les spectateurs, même non africains à « africaniser leur raisonnement » et à mieux comprendre la logique des locaux. C’est le cas en effet de deux films, celui réalisé par Raoul Peck sur le leader Patrice Lumumba, premier premier ministre élu au Congo, et celui du Marocain Nour-Eddine Lakhmari, Casanegra (2008), où Casablanca apparaît « en proie à des images de violence et de pauvreté ». Dans ce film, la ville africaine faisait ses premiers pas vers la modernité incomplète. Il fait état des désespoirs de l’indépendance et de l’ironie des nouvelles élites.

Dans le film Xala (1975), Sembène démantèle, pour sa part, la notion de virilité et prend le parti des femmes, montrant du doigt l’échec de l’élite après la libération du pays. Cette élite continuait en fait à servir les intérêts des Blancs, dit-il dans le film.

On retrouve ces mêmes idées dans le film de Yann Gabriel Le Pardon (2004), qui évoque la notion de virilité en Afrique du Sud, au lendemain de l’Apartheid, ainsi que dans le long métrage Bamako (2006) du Malien Abderrahmane Sissako, faisant le procès des institutions internationales qui ont mis l’Afrique sous tutelle.

L’Egypte et l’Algérie à l’écart

Le cinéma africain est resté donc fidèle à sa mission de faire écho aux causes du continent. Et c’est la raison pour laquelle il s’est écarté du cinéma commercial, pour se ranger sous l’étiquette du « cinéma artistique ». Malgré le caractère idéologique de certains films, c’est un cinéma qui oblige le spectateur à s’impliquer dans le raisonnement sur l’avenir de ces peuples. L’auteure n’a parlé du cinéma égyptien qu’en quelques lignes, et s’est contentée de faire allusion à quelques films qui ne sont pas vraiment représentatifs de l’histoire du pays. Il en est de même pour le cinéma algérien, qui a longuement lutté contre le terrorisme et contre l’occupation française l

Al-Cinéma Al-Afriqiya Al-Moasséra wa Cinéma Al-Chatat ((le cinéma africain contemporain et la diaspora), 2020, publié par le Festival de Louqsor. Titre originel en anglais : Contemporary Cinema of Africa and The Diaspora, éditions Wiley Blackwell. Traduit vers l’arabe par Siham Abdel-Salam et Mohamad Mourad


Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire