Semaine du 6 au 12 mai 2020 - Numéro 1323
Le soufisme à travers le symbole
  Les blagues, les fables et les contes ont de tout temps été utilisés par les soufis pour infuser dans l’esprit un message capable de guider les disciples dans leurs voyages de purification de l’âme (Nafs).
Le soufisme
Samar Al-Gamal06-05-2020

Nasruddine est devant chez lui, par une nuit noire. Il semble chercher quelque chose par terre à la clarté d’un réverbère. Son voisin passant par-là lui demande :

— Que cherches-tu Nasruddine ?

— Ma clé!, répondit Nasruddine.

Ils se mirent alors tous deux à genoux pour essayer de la trouver, mais sans succès.

Après un moment, le voisin lève la tête, découragé, et demande :

— Dis-moi, c’est vraiment ici que tu as perdu ta clé ?

— Je l’ai perdue à l’intérieur, dans ma maison.

Le voisin, interloqué par cette réponse, lui réplique :

— Mais pourquoi la chercher ici alors ?

— Mais parce qu’il y a plus de lumière ici que dans ma maison.

On l’appelle le Mullah Nasruddine. Il est tantôt le sage, tantôt l’idiot, le maître, le mendiant, le Hodja, ou Goha. C’est une figure légendaire dans la tradition soufie et ses contes humoristiques servent à faire rire et à faire voir. La clé de Nasruddine signifie simplement que les réponses à nos problèmes et nos souffrances se trouvent dans l’obscurité de l’âme, et que l’être humain a tendance à les chercher ailleurs, car regarder au bon endroit est un travail pénible. Et le Mullah n’est que le miroir qui reflète l’être humain dans sa stupidité et sa sagesse. Ce personnage sert, en effet, en partie dans le processus de Tarbiya. Un exercice qui permet de dévoiler les méandres de la personnalité du Mourid (aspirant) et les aspects les plus hauts et les plus bas de l’âme (Nafs). L’inséparable âne de Nasruddine n’est d’ailleurs que l’ego de l’être humain, qu’il cherche à dompter. Déchiffrer les méandres de cette Nafs, qui, étymologiquement, trouve ses racines dans le mot « Nafass » ou souffle, permettrait d’éliminer les voiles entre l’individu et Dieu. Car le but du soufisme est l’ultime union avec Dieu.

Le « Soufi » dans son origine est celui qui connaît Dieu, Arif Billah. Le terme, qui apparaît pour la première fois au IXe siècle, a plusieurs connotations en arabe. L’explication la plus fréquente le lie au vêtement qu’auraient porté les premiers adeptes. Les premiers soufis ont été appelés ainsi à cause des vêtements en laine (Souf en arabe) qu’ils portaient. Le terme pourrait aussi venir de Safw, qui signifie limpidité ou pureté, ou encore d’Ahl Al-Sofwa, ou les gens du banc, en référence à ceux qui vivaient à la moquée du prophète. Le Tassawof est une voie de réalisation spirituelle, qui engage à la discipline, (Salik) dans une voie de transformation intérieure qui va dans le sens d’une élévation de la conscience, d’une prise de conscience de l’unité de l’univers, selon le terme du grand soufi du XIIIe siècle Ibn Arabi.

La plupart des fables renferment au moins une part de vérité, et elles permettent souvent aux gens d’assimiler des idées que la structure ordinaire de la pensée empêcherait de digérer. Les fables et les contes souvent pittoresques servent alors d’outils pour transmettre les modes de pensée des sages soufis. Nous entrons dans l’histoire, nous comprenons bientôt que c’est de nous qu’il s’agit, on réalise ce qu’on est et ce que l’on peut être.

Le concept est simple et est résumé par une parole tantôt attribuée au prophète Mohamad, tantôt à son cousin et disciple Ali : « Celui qui se connaît connaît son Seigneur ». Pour le voir, ce coeur doit être poli et débarrassé de sa rouille. C’est de la vraie alchimie. Selon les soufis, la transmutation du plomb en or est symbolique de la purification de la Nafs et sa transmutation vers la spiritualité. « L’alchimie du bonheur », intitulait ainsi Al-Ghazali l’un de ses plus importants livres. Il s’agit de se purifier pour aller à la rencontre de Dieu. Un voyage interne pour vivre cette illumination et retourner à la source originale. L’être humain, selon les soufis, au lieu de chercher en lui cette illumination, cherche à l’extérieur et suit des illusions qui le paralysent en fait. Le Cantique des oiseaux, du poète soufi Farideddine Attar, résume bien cet état d’esprit. Une bande de trente mille oiseaux pèlerins part sous la conduite d’une huppe fasciée à la recherche de Simurgh, leur roi. Les oiseaux doivent traverser sept vallées pour le trouver. Ce sont les étapes par lesquelles les soufis cherchent à atteindre la vraie nature de Dieu. Le texte relate les hésitations et les incertitudes des oiseaux. Un à un, ils abandonnent le voyage, chacun offrant une excuse, incapable de le supporter. A la fin de leur quête, ils découvrent leur moi profond, la philosophie soufie consiste à dire que le Divin n’est pas extérieur à l’univers, mais il est plutôt la totalité de l’existence.

Le poète mystique et maître soufi Djalaleddine Al-Rumi disait: « Un conte, fictif ou autre, éclaire la vérité ».


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