Semaine du 6 au 12 mai 2020 - Numéro 1323
Divisions au Yémen
Hicham Mourad06-05-2020
 
 

Le yémen est à nouveau exposé au risque de fragmentation politique et territoriale. Le 26 avril, le Conseil de transition du Sud (STC), qui représente le mouvement séparatiste au sud Yémen, a déclaré l’autonomie des régions sous son contrôle, notamment le port d’Aden, la capitale intérimaire et deuxième ville du pays. Cette décision risque de relancer le conflit avec le gouvernement internationalement reconnu du président Abd-Rabbo Mansour Hadi qui fait cause commune avec le STC contre la rébellion des Houthis. Ceux-ci, grands gagnants de ces dissensions dans le camp adverse, occupent la capitale Sanaa depuis septembre 2014 et ont pris progressivement le contrôle des principaux centres urbains au nord.

La décision des sudistes a provoqué une levée de boucliers chez les principaux alliés régionaux du gouvernement du président Hadi, car elle fragilise la position du camp anti- Houthis. L’Arabie saoudite, qui dirige une coalition militaire contre ces derniers depuis mars 2015, a qualifié la mesure « d’escalade » et exhorté le STC à revenir sur sa décision contraire à l’accord de Riyad, conclu en novembre 2019, sur le partage du pouvoir entre le gouvernement Hadi et le STC. De leur côté, les Emirats Arabes Unis (EAU), principal bailleur de fonds des séparatistes sudistes, ont annoncé leur opposition à la déclaration du STC et l’ont appelé à respecter l’accord sur le contrôle partagé du Sud.

L’alliance entre le gouvernement Hadi, soutenu par Riyad, et le STC est minée par des vues et des intérêts divergents. Le STC, qui favorise la séparation du sud du Yémen, estime que le gouvernement actuel, ainsi que ceux qui l’avaient précédé, est trop dominé par le nord au détriment du sud. En outre, il désapprouve l’alliance de Hadi avec Al-Islah, un parti islamiste influent. Le gouvernement considère celui-ci comme faisant partie du tissu politique du Yémen, alors que le STC, soutenu par Abu-Dhabi, s’oppose à tout rôle d’Al-Islah en raison de ses liens avec les Frères musulmans, un mouvement islamiste régional que plusieurs gouvernements arabes ont qualifié de terroriste. En août dernier, les divergences entre les deux camps alliés ont poussé les combattants du STC à prendre le contrôle d’Aden par la force après quatre jours d’affrontements avec les troupes gouvernementales, qui ont fait 40 morts et 260 blessés et forcé des dizaines de milliers de civils à fuir la ville. Grâce au parrainage conjoint de Riyad et Abu-Dhabi, le gouvernement et le STC ont signé en novembre un accord de paix dans la capitale saoudienne.

L’accord prévoyait en particulier un gouvernement composé de technocrates à parité entre les sudistes et les nordistes, l’intégration des combattants sudistes dans les unités militaires et de sécurité du gouvernement et la remise par le STC de tous les bâtiments gouvernementaux qu’il avait saisis. Mais l’intégration militaire et la formation d’un gouvernement de partage du pouvoir ont été à maintes reprises ajournées.

Chaque partie a jeté sur l’autre la responsabilité des retards. Le viceprésident du STC, Hani Ali Brik, a accusé, le 26 avril, le gouvernement de mettre des obstacles à l’application de l’accord de Riyad. Les sudistes affirment avoir fait tout ce qui leur était demandé, tandis que le gouvernement a procédé, selon eux, à des redéploiements militaires au bénéfice de son camp et retardé les réformes politiques prévues par l’accord, dont la nomination de nouveaux responsables locaux de la sécurité et la formation d’une équipe de négociation plus inclusive en prévision des négociations parrainées par l’Onu sur un cessez-le-feu national et un règlement politique. Mi-avril, des inondations dévastatrices dans des régions sudistes, notamment à Aden, Lahj, Abyan, Taizz, Al-Dalaa, Al-Mahrah et Hadramaout, faisant au moins 14 morts et des dizaines de blessés ainsi que des coupures d’électricité et d’eau, ont provoqué la colère des habitants qui ont accusé de corruption et de mauvaise gestion aussi bien le gouvernement que le STC.

Cet événement, qui a exacerbé la méfiance et l’acrimonie entre ces derniers, a incité les sudistes à réagir contre le gouvernement. Un autre facteur plus prosaïque est également à l’origine de la déclaration d’autonomie. Il s’agit des retards dans le paiement des salaires des combattants du STC. Le gouvernement reconnaît ces retards, mais l’attribue à des problèmes de trésorerie. Depuis janvier, les EAU ont cessé de payer les salaires des combattants à Aden, qui sont désormais de la responsabilité du gouvernement Hadi, conformément à l’accord de Riyad. Abu-Dhabi continue cependant de payer les salaires des combattants yéménites dans d’autres provinces du sud, telles Hadramaout et Shabwa, où des unités des forces spéciales émiraties sont déployées en mission pour chasser les islamistes. Certains dirigeants du STC craignent qu’en raison de la cessation de paiements des salaires, leurs combattants ne fassent défection au gouvernement, s’il peut les payer, ou à d’autres unités militaires sous la supervision de l’Arabie saoudite, qui reçoivent leurs salaires directement de Riyad. Les griefs des sudistes ne trouvaient pas d’échos favorables à un moment où l’attention internationale et régionale était portée sur la pandémie du coronavirus et le respect du cessez-le-feu entre la coalition internationale et les Houthis, décrété en début du mois de jeûne musulman du Ramadan, qui a commencé le 24 avril.

Il est probable que la déclaration d’autonomie vise à obtenir l’application des dispositions favorables au STC dans l’accord de Riyad et à améliorer la position de négociation des sudistes vis-à-vis du gouvernement. Cette thèse est corroborée par la déclaration du porte-parole du STC, Nizar Haitham, dans laquelle il a affirmé, le 30 avril, que la crise pourrait être résolue si l’accord de Riyad sur le partage du pouvoir était mis en oeuvre. En revanche, si les velléités indépendantistes des sudistes ne sont un secret pour personne, en l’absence de soutien extérieur, que le STC chercherait très probablement auprès des EAU, une région autonome ne survivra probablement pas longtemps


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