Semaine du 6 au 12 mai 2020 - Numéro 1323
Libye : Quelle sortie de crise ?
  En réaction à l’intervention turque auprès du GNA, le chef de l’Armée nationale libyenne, le maréchal Khalifa Haftar, a déclaré caduc l’accord de Skhirat. Beaucoup d’interrogations planent sur l’avenir de la crise libyenne.
Libye
Sabah Sabet06-05-2020

Alors que le monde entier était préoccupé par la crise due à la pandémie du Covid-19, et que les autres crises étaient reléguées au second plan, la situation en Libye a connu d’importants développements affectant sérieusement les espoirs de paix. L’appel d’une trêve, annoncée par l’homme fort de l’est Khalifa Haftar, chef de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), et qui fait suite à l’appel lancé le 24 avril par l’Onu et l’Union européenne à une trêve pour le mois du Ramadan, a été rejeté jeudi 30 avril par ses rivaux du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) basé à Tripoli. Justifiant cette attitude, le GNA de Fayez Al-Sarraj a accusé le maréchal Haftar d’avoir violé plusieurs trêves depuis le début de son opération pour reprendre Tripoli, lancée le 4 avril 2019 et que tout cessez-le-feu a besoin de « garanties et de mécanismes internationaux » pour surveiller son application et documenter les éventuelles violations. De son côté, le maréchal Haftar, qui tient sa légitimité d’un parlement élu basé aussi dans l’est, a annoncé lundi 27 mai avoir obtenu le « mandat du peuple » pour gouverner la Libye.

Dans un discours télévisé, le maréchal Haftar a annoncé que l’accord parrainé par l’Onu dans la ville marocaine de Skhirat en 2015 — par lequel la formation de l’actuel Gouvernement d’accord national à Tripoli (GNA, par son acronyme en anglais) a été imposée — était « une chose du passé ». « Nous avons suivi votre réponse à notre appel pour annoncer la chute de l’accord politique, qui a détruit le pays et l’a conduit dans l’abîme, et pour autoriser ceux que vous considérez comme éligibles à diriger cette étape », a poursuivi le maréchal dans son discours. Le leader de l’ANL a ensuite remercié le peuple libyen de l’avoir autorisé à « entreprendre cette mission historique dans les circonstances exceptionnelles actuelles ».

Cela dit, le maréchal Haftar n’a pas expliqué à quoi ressemblera la nouvelle structure du pouvoir, tout en insistant sur le fait que cette décision a été prise afin que les citoyens libyens puissent vivre « libres » dans leur propre pays. « Les forces armées n’auraient pas pu remporter ces victoires sans la confiance du peuple libyen, en raison des sacrifices de leurs officiers et de leurs soldats avec leur vie et leur sang, pour assurer la sécurité du pays et pour que les Libyens vivent libres », a-t-il dit.

Ni gagnant, ni perdant

En fait, l’annonce du maréchal survient alors que l’intervention turque en Libye se poursuit pour soutenir militairement le GNA, et ce, dans l’indifférence et le silence de la communauté internationale. C’est d’ailleurs grâce au soutien turc que les forces du GNA ont repris il y a deux semaines à l’armée nationale deux villes stratégiques de l’ouest et cernent actuellement Tarhouna, la plus importante base arrière du maréchal, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Tripoli. Force est de constater que l’appui militaire turc, en violation de l’embargo international sur les armes à destination de la Libye, a pour l’instant modifié l’équilibre des forces en faveur des milices du GNA qui, bien que plus nombreuses que les forces de l’ANL, étaient moins équipées.

Face à ces évolutions, beaucoup d’interrogations entourent l’avenir de la crise libyenne, alors qu’elle vient de connaître un tournant majeur. Selon Hicham Mourad, professeur de sciences politiques, le maréchal Haftar a pris cette décision en réaction au soutien turc au GNA et aux changements qui s’ensuivent sur le terrain. « Il y a eu un certain désaccord entre le maréchal Haftar et le président de la Chambre des représentants (parlement libyen), Aguila Saleh qui, visiblement, voulait tenter un rapprochement avec Tripoli », explique l’analyste politique.

Tout porte donc à croire que l’option d’un règlement politique s’éloigne de plus en plus depuis l’entrée en jeu de la Turquie. Reste à savoir si les armes peuvent, elles, trancher. « Sur le terrain, rien ne risque de changer, le statu quo se poursuivra avec des opérations et des contre-opérations des deux côtés, avec ni gagnant, ni perdant », conclut Hicham Mourad .


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