Semaine du 8 au 14 avril 2020 - Numéro 1319
Le coronavirus et les conflits dans le monde arabe
Hicham Mourad08-04-2020
 
 

Alors que les médias du monde sont braqués sur l’inquiétante progression du coronavirus, les guerres dans le monde arabe, en Syrie, en Libye et au Yémen, semblent être tombées aux oubliettes. Pourtant, les combats, quoique avec une moindre intensité, se poursuivent sans relâche dans ces zones de conflit, avec leurs conséquences prévisibles sur l’incapacité des parties prenantes de freiner l’avancée du Covid-19.

L’Onu a beau exhorter les belligérants à observer une trêve humanitaire et à renouer le fil du dialogue pour permettre aux autorités de se concentrer sur la lutte contre le virus, sans grand succès. Evoquant « l’impact potentiellement dévastateur du Covid-19 à Idleb et ailleurs en Syrie », la sous-secrétaire générale des Nations-Unies pour les affaires politiques, Rosemary DiCarlo, a appelé toutes les parties à faire preuve de retenue. De son côté, Martin Griffiths, envoyé spécial de l’Onu pour le Yémen, a lancé un plaidoyer similaire: « A un moment où le monde se démène pour lutter contre une pandémie, les parties doivent cesser de se battre entre elles pour éviter que la population ne soit confrontée à des risques encore plus graves ».

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Photo: AP

Sans pouvoir entraîner l’arrêt total des hostilités, la pandémie semble avoir sapé la volonté des belligérants et leur capacité à se battre, d’où une baisse observée dans l’intensité des combats. Le fait de jeter massivement leurs troupes au combat exposera les parties en conflit à la contamination, et donc à des pertes potentiellement importantes de vies humaines. En Syrie par exemple, le mois de mars a enregistré le nombre de victimes civiles le plus faible que tout autre mois depuis le début du conflit en 2011. L’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé à Londres, a indiqué le 1er avril que 103 civils avaient été tués en mars, ce qui représente moins que la moitié du nombre signalé en février, où 275 personnes ont trouvé la mort à cause des combats.

Mais en même temps, la pandémie a réduit la capacité et la volonté des Etats et du système international, dont l’Onu et les organisations régionales, de se consacrer à la résolution et à la prévention des conflits. Aucun gouvernement ne voudra investir dans la recherche de la paix en Syrie, en Libye, au Yémen ou ailleurs alors qu’il est englouti dans une crise sanitaire, économique, sociale et politique sans précédent. A l’Onu, les diplomates insistent sur le fait que leurs efforts pour surveiller les crises et les conflits régionaux se poursuivront, même si l’organisation internationale a fortement réduit son calendrier de réunions. Ils concèdent néanmoins qu’il est difficile d’amener leurs gouvernements, en temps de pandémie, à se concentrer sur les conflits de la planète, dont ceux du monde arabe.

Sur un autre plan, le Covid-19 posera de sérieux obstacles à l’action humanitaire dans les zones de conflit, rendant plus difficile l’intervention des organisations caritatives pour porter secours aux plus défavorisés, aux déplacés et aux réfugiés. Jusqu’à présent, les pays où sévit la guerre n’ont pas été touchés par la pandémie à l’échelle observée en Europe, aux Etats-Unis ou en Chine. Mais le virus a le potentiel d’avoir un impact dévastateur car il est extrêmement contagieux et peut être propagé par ceux qui ne présentent aucun symptôme visible. Ce constat est particulièrement vrai dans les zones de conflit, où les conditions d’hygiène sont singulièrement médiocres.

Les guerres en Syrie, en Libye et au Yémen ont désorganisé les systèmes de santé, ont détruit les infrastructures sanitaires et empêchent toute tentative de mettre en place des programmes de protection à l’échelle nationale, laissant des millions de civils vulnérables à la maladie mortelle. Les professionnels de la santé dans ces pays déchirés par la guerre sont confrontés à un manque criant de kits de dépistage, de fournitures médicales de base, tels les masques de protection, les gants et les gels désinfectants, et du personnel formé. Ces Etats défaillants, aux pouvoirs faibles et/ou divisés entre gouvernements, factions et groupes armés rivaux, présentent un risque élevé de progression du virus. La maladie peut se propager rapidement aux confins d’un camp de déplacés, tandis que les personnes en déplacement pour fuir les combats sont difficiles à suivre, ce qui rend la propagation impossible à contenir ou à contrôler. Au total, il y a plus de 6 millions de personnes déplacées en Syrie et 4millions au Yémen, ainsi que des millions de réfugiés de ces zones de guerre dans les pays voisins.

Dans le nord-ouest de la Syrie, les combats entre le gouvernement et les forces rebelles ont chassé jusqu’à 948 000 personnes de leur domicile depuis début décembre. Beaucoup de ces personnes déplacées vivent dans des conditions de précarité aiguë, avec un abri inadéquat, des fournitures limitées de nourriture et de médicaments et des établissements de santé de plus en plus rares. L’éloignement physique, conseillé comme première mesure de prévention, s’avère une tâche monumentale dans des camps de réfugiés insalubres remplis de centaines de milliers de déplacés. Cette population est donc exposée à un risque accru de tomber gravement malade ou de mourir du virus. En outre, la Syrie est soumise à de lourdes sanctions américaines et européennes, ce qui a un impact direct sur les établissements médicaux dans les zones contrôlées par le gouvernement et peut exacerber une épidémie de coronavirus.

Au Yémen, l’Organisation mondiale de la santé a mis en garde contre une « explosion » des cas d’infection du Covid-19 en raison d’une infrastructure médicale détruite par la guerre. Les mesures préventives, comme le lavage des mains, sont un luxe que la plupart des Yéménites ne peuvent s’offrir car 18millions de personnes, sur une population de 29millions, n’ont pas accès à l’eau potable. Dans ce pays ravagé par plus de 5 ans de conflit armé, 85000 personnes sont mortes de maladies traitables et de malnutrition. La population a dû également faire face à plusieurs épidémies, dont le choléra qui a infecté plus de 2 millions de personnes et tué près de 4000 depuis 2016


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