Semaine du 11 au 17 décembre 2019 - Numéro 1303
Tahia Halim, une immense artiste à redécouvrir
  L’artiste-peintre égyptienne Tahia Halim aurait eu 100 ans cette année. La galerie Picasso lui rend hommage à travers une rétrospective, jusqu’au 15 décembre. L’occasion aussi de découvrir des extraits de ses mémoires, rendus publics pour la première fois.
Tahia Halim, une immense artiste à redécouvrir
Sayed Mahmoud11-12-2019

Un carnet vert, prédaté, sur lequel Tahia Halim inscrivait ses mémoires. Sa nièce l’a gardé depuis la mort de sa tante, en 2003 et le voilà sorti au grand jour, à l’occasion du cente­naire de cette dernière, ainsi que quelques-unes de ses peintures iné­dites, exposées actuellement à la galerie Picasso.

L’une des premières choses que l’on peut lire sur ce carnet c’est le brouillon d’une biographie que l’ar­tiste avait elle-même préparée, pour aider le critique Louis Awad, dans les années 1980, à écrire un livre sur elle, édité par l’Organisme de l’in­formation.

On est ensuite surpris, en avançant dans la lecture, de découvrir que l’artiste comptait adapter son journal au cinéma. Un film qui aurait été réalisé par Salah Abou-Seif, mais le scénario intitulé Léqaa Al-Qadar (rencontre du destin) est resté au stade de projet.

Les mémoires de Tahia Halim (1919-2003) mettent en lumière plu­sieurs phases de sa vie, souvent sous forme de rencontres ou de flashs, sans trop sombrer dans les détails. Elle a une manière d’écrire assez visuelle, qui condense les événe­ments en les réduisant à quelques scènes-clé très évocatrices. Elle note ses petites histoires, en arabe, dans une langue simple, plutôt sobre, par­fois familière, ponctuée de quelques fautes d’orthographe. Ceci est peut-être dû à ses origines turques, par sa mère, ou au fait qu’elle ait arrêté prématurément son éducation pour se consacrer à la peinture.

Les premières pages évoquent sur­tout le rôle de sa mère. « Ma mère prenait grand soin de nous. Mon père était au Soudan la plus grande partie de l’année. Il voyageait trop souvent. C’était elle qui s’occupait de tout. Elle tenait absolument à ce qu’on aille chercher papa à la gare, on jubilait en le voyant, alors qu’on pleurait beaucoup à son départ. Il prenait un fiacre. Et maman nous faisait plein de cadeaux pour nous consoler. J’ai eu droit à de grandes poupées que j’ado­rais. Je jouais avec elles, leur donnait des prénoms. Je met­tais tous les souliers dans une caisse et je la traînais par terre ».

Son père était un officier à l’armée égyptienne au Soudan. Plus tard, le yawer du roi Fouad, ce qui voulait dire son garde du corps ou son accompagnateur, en turc. C’est grâce à son encourage­ment que la petite Tahia a pu développer son talent dès son jeune âge. « Enfant, je dessi­nais sur tout et partout, au crayon noir ou en couleurs. Une fois, j’ai peint sur les coussins en soie de la maison. Ma mère était très fâchée contre moi ».

Les musiciennes

Cette dernière était d’origine turque. D’ailleurs, elle parlait turc avec sa propre mère, mais s’adressait à ses enfants en arabe, car le père de Tahia tenait à ce qu’ils soient profon­dément égyptiens. Toujours à propos de sa mère, l’artiste mentionne qu’elle jouait du luth oriental, tandis que sa grand-mère était une très bonne violoniste, cheffe d’orchestre du khédive Ismaïl. Elle s’appelait Gülnar et venait du Caucase. Ce penchant musical dans la famille, elle l’a exprimé dans ses toiles, puisqu’il y est souvent question de femmes musiciennes.

Elle confie se réjouir quand sa mère chantait merveilleusement des anciens mowachahs (forme de chants andalous). « J’avais les larmes aux yeux, ainsi que maman, tellement on était toutes les deux émues. Parfois, quand elle se trom­pait en jouant au piano, ma grand-mère la taquinait en tapotant sur l’instrument ».

Ses premières vraies leçons de peinture en dehors de l’école, Tahia les a eues avec un professeur d’art syrien, Youssef Taraboulsi, qui habi­tait l’immeuble au-dessus de l’ancien café Isavic, place Tahrir. Mais au bout de deux ans, il a émigré au Canada, et Tahia Halim a suivi des cours avec un autre maître, Jérôme, le Grec. Toujours en suivant ce beau mélange d’origines, Tahia mentionne en flashs des incidents qui l’ont marquée. D’abord, la tentative de sui­cide de son frère aîné qui, un beau matin, s’est tiré une balle. L’adolescente qu’elle était alors l’a vu gisant sur son lit, au milieu d’un bain de sang, mais heureusement, il a été sauvé. L’autre fait mar­quant fut sa rencontre avec l’amour de sa vie et son futur mari, l’artiste-peintre Hamed Abdallah. Celui-ci se taille une belle partie de ses mémoires ; elle lui réserve des chapitres entiers, et ne s’est jamais vraiment remise après leur divorce, dans des condi­tions qui ne sont pas expliquées.

Ma rencontre avec Hamed Abdallah

Tahia Halim, une immense artiste à redécouvrir
L’empreinte de la Nubie.

Elle avait lu dans Al-Ahram qu’il tenait une exposition ; elle a voulu s’y rendre sans le connaître. « Alors que je m’habillais pour aller à l’ex­po, j’ai eu un sentiment étrange. Je me suis dit que quelque chose vien­drait chambouler mon destin. J’ai mis une robe moutarde, avec un rayures noires, et un chapeau avec un long ruban. Le chauffeur m’a déposé devant la galerie, car je connaissais très mal les rues ». Et de poursuivre : « Un beau jeune homme est venu vers moi, me demandant si j’avais aimé les tableaux, alors j’ai vite répondu : beaucoup. Il a tapoté sur mon épaule et m’a demandé si j’étais peintre moi-même. J’ai fait signe que oui ». Comme il habitait avec ses parents à Manial et qu’il n’avait pas d’atelier, les deux artistes décident d’en partager un en 1942 pour travailler ensemble. Ils ont même tenu une exposition conjointe la même année, laquelle a été inau­gurée par Hoda Chaarawi, la fonda­trice de l’Union féministe égyp­tienne.

Après leur mariage en 1945, ils sont partis pour Alexandrie, ensuite pour Paris où ils ont étudié à l’aca­démie Julien, entre 1949 et 1951. Durant cette période, Tahia Halim a réalisé quelques-unes de ses toiles les plus connues dont celle du ven­deur de châtaignes ou celle des enfants du quartier latin, bref, toute une série sur la vie parisienne. Ils se sont séparés dans des circonstances un peu énigmatiques. Pour Tahia, la plaie ne s’est jamais refermée, même si de retour au Caire, elle a commencé à donner des cours de peinture ici et là, jusqu’à son fameux voyage en Nubie, au début des années 1960. C’est la phase de sérénité par excellence où elle a réussi à rompre avec les règles aca­démiques et à passer à « l’expres­sionnisme folklorique », selon les termes du critique Louis Awad. L’une de ses périodes les plus riches.


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