Semaine du 13 au 19 novembre 2019 - Numéro 1299
Vers une percée dans les négociations ?
  Réunis à Washington le 6 novembre 2019, l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan se sont engagés, sous le parrainage américain et en présence de la Banque mondiale, à régler, d’ici deux mois, les différends sur le barrage de la Renaissance.
Vers une percée dans les négociations ?
Trump avec les ministres égyptien, soudanais et éthiopien des Affaires étrangères lors des négociations à Washington.
Aliaa Al-Korachi13-11-2019

« Les discussions de Washington sur le barrage de la Renaissance ont abouti à des résultats positifs. Elles ont permis d’ajuster le déroulement des négociations et d'établir un calendrier évident et précis », a déclaré Sameh Choukri, ministre des Affaires étrangères, à l’issue de la rencontre ministérielle à Washington entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie. Initiée par le président américain, Donald Trump, cette réunion intervient après l’annonce par l’Egypte, début octobre, que les discussions tripartites autour du barrage de la Renaissance étaient dans l’impasse, en raison de l’inflexibilité éthiopienne. Le Caire a ensuite changé de position, appelant à une médiation internationale dans les négociations. En fait, les négociations entre les trois pays sont bloquées depuis neuf ans. Pour l’Egypte, le temps presse, car sa situation hydrique est précaire. Les travaux du barrage construit sur le Nil bleu sont achevés à 70 %, alors que les études d’impacts ont été reportées sine die. D’un coût de 4 milliards de dollars, ce gigantesque barrage devrait être complètement opérationnel d’ici 2022. Par ailleurs, toutes les propositions du Caire ayant trait au rallongement de la durée du remplissage du barrage et à son fonctionnement ont été rejetées par l’Ethiopie. Finalement, la Maison Blanche a proposé sa médiation, le 6 octobre, aux trois protagonistes, afin de résoudre leurs différends.

Une lueur d’espoir se dessine aujourd’hui à Washington. Dans une déclaration commune rendue publique par le secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, les ministres égyptien, Sameh Choukri, éthiopien, Gedu Andargachew, et soudanais, Asma Mohamed Abdalla, ont souligné leur « engagement à parvenir à un accord global, constructif, durable et mutuellement bénéfique sur le remplissage et l’exploitation du barrage de la Renaissance » et à « mettre en place un processus clair permettant de respecter cet engagement conformément à la déclaration de principe de 2015 ».

En effet, il a été convenu d’organiser 4 réunions au niveau des ministres des Ressources hydriques, en présence de la trésorerie américaine, et la Banque mondiale en vue de parvenir à un accord sur le remplissage et l’exploitation du barrage de la Renaissance d’ici 15 janvier 2020. Deux autres réunions se tiendront le 9 décembre 2019 et le 13 janvier 2020 à Washington, sur invitation du secrétaire américain au Trésor, afin d’évaluer les progrès de ces négociations. Si aucun accord n’est conclu d’ici 15 janvier 2020, les ministres des Affaires étrangères auront convenu d’invoquer l’article 10 de la Déclaration de principe signée entre les trois pays en 2015 à Khartoum. Cet article stipule qu’en cas d’échec des négociations au niveau ministériel, les trois pays peuvent renvoyer l’affaire aux chefs d’Etat ou de gouvernement, ou qu’une médiation externe peut être sollicitée.

Des points positifs

Selon Ahmed Amal, chef du département des affaires africaines au ECSS, « les rencontres de Washington ont inauguré une nouvelle phase des négociations sur le barrage de la Renaissance. La reprise des négociations est la meilleure solution, puisque toutes les autres options sont coûteuses », dit le spécialiste. Avis partagé par Ibrahim Al-Démeri, expert des affaires africaines, qui estime que cette phase peut être considérée comme un « carrefour entre deux étapes fondamentales ». La première phase va de la signature de la Déclaration de principe en mars 2015 au discours du président Abdel-Fattah Al-Sissi devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, en septembre dernier, au cours duquel il a appelé la communauté internationale à assumer ses responsabilités pour régler ce dossier. La deuxième phase a débuté après la déclaration de la Maison Blanche sur la crise en octobre dernier et se poursuit jusqu’à présent. Cette déclaration a été suivie d’une rencontre en septembre à Sotchi en Russie, qui a réuni le président Sissi et le premier ministre éthiopien.

Pour Démeri, la déclaration commune des ministres des Affaires étrangères des trois pays révèle que « l’Egypte a réussi à marquer plusieurs points positifs sans pour autant nuire aux droits des autres parties ». La première avancée significative est d’avoir « relancé la Déclaration de principe signée à Khartoum le 23 mars 2015, et mis en relief ses principes : les bénéfices mutuels, la non-nuisance, la sécurité des barrages, la coopération en ce qui concerne le remplissage et la gestion des barrages », souligne le spécialiste. Le fait de fixer un calendrier précis et contraignant, ne dépassant pas les deux mois, constitue une autre avancée importante, afin de rompre le cercle vicieux des négociations sans délai », explique Ayman Abdel-Wahab, spécialiste au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d'Al-Ahram. L’Ethiopie a toujours joué sur le facteur temps, afin de créer un fait accompli irréversible sur le terrain.

Un troisième point : La médiation internationale menée par les deux acteurs influents, à savoir les Etats-Unis et la Banque mondiale, quelle que soit leur dénomination (médiateurs, participants ou observateurs), se poursuivra jusqu’à la fin des négociations et dans toutes les phases techniques et politiques. « C’est une démarche importante puisque, auparavant, l’Ethiopie avait constamment rejeté la médiation externe », souligne Amal. En 2017, Addis-Abeba avait refusé la proposition égyptienne d’associer la Banque mondiale en tant que médiateur neutre pour débloquer le dossier.

Du point de vue technique, la participation de la Banque mondiale est d’une grande importance. « La Banque mondiale peut jouer un rôle important, puisqu’elle possède une large expérience dans le règlement des litiges entre les pays partageant des fleuves transfrontaliers, comme par exemple le conflit qui opposait l’Inde au Pakistan autour du bassin de l’Indus », explique Amal. Le groupe indépendant d’évaluation de la Banque mondiale mène des études sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des barrages. Ayman Abdel-Wahab pense que la Banque mondiale est l’organe international le plus compétent qui « puisse agir comme médiateur technique direct et développer une vision sur la gestion conjointe du barrage, qui soit compatible avec le droit international ».

Néanmoins, Abdel-Wahab pense que le gain le plus important c’est que la rencontre de Washington a offert une tribune pour l’Egypte, afin qu’elle « présente sa juste cause et prouve à l’opinion internationale que cette crise ne menace pas seulement la stabilité et le développement de l’Egypte, mais de la région toute entière », précise-t-il.

Une médiation américaine efficace ?

Mais que peut concrètement apporter la médiation américaine pour débloquer ce dossier ?

Pour Démeri, l’Egypte possède une expérience réussie en ce qui a trait aux médiations américaines. Il donne l’exemple du traité de paix israélo-égyptien signé en mars 1979 et les négociations pour la récupération de Taba à travers l’arbitrage international en mars 1989. Récemment, le président russe, Vladimir Poutine, a proposé une médiation entre le président Abdel-Fattah Al-Sissi et le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, alors qu’ils participaient tous deux au Sommet Russie-Afrique à Sotchi. L’offre de médiation russe ne s’est toutefois pas concrétisée.

Selon des observateurs, l’offre américaine de parrainer les discussions était la plus appropriée, puisque Washington est le principal promoteur du modèle éthiopien de développement. « Il est dans l’intérêt des Etats-Unis de régler pacifiquement ce dossier pour protéger ses intérêts au Proche-Orient et en Afrique », explique Amal. Le Caire et Addis-Abeba sont les deux principaux alliés de Washington dans la lutte contre le terrorisme, et avec qui ils entretiennent également des liens économiques forts. « Le fait que ce soit Washington qui ait proposé ces négociations a encouragé l’Ethiopie à y assister. Addis-Abeba, qui traverse depuis juin la pire crise politique depuis des décennies, ne veut pas perdre le soutien politique international, notamment américain », estime Amal. Quant au Soudan, qui aspire à être rayé de la liste noire américaine des pays commanditaires du terrorisme, il pourrait devenir plus flexible et accueillir toute initiative de règlement proposée par Washington. Selon Amal, la position soudanaise n’était pas claire depuis le début de la crise, même après la chute de Béchir. « La position soudanaise oscille entre les deux visions égyptienne et éthiopienne », explique-t-il. La volonté américaine de faire réussir les négociations est également motivée par des enjeux internes. A l’approche de la présidentielle américaine, Trump veut renforcer sa crédibilité sur la scène internationale.

Multiplier les sphères d’action

Bien que les rencontres de Washington aient été positives, il est encore trop tôt pour faire des pronostics sur la position éthiopienne. « La balle est aujourd’hui dans le camp de l’Ethiopie, qui doit faire preuve de bonne volonté », affirme Ayman, avant d’ajouter que le succès des discussions dépendra aussi des pressions exercées par Washington sur Addis-Abeba. « C’est pourquoi il est nécessaire que l’Egypte multiplie ses sphères d’action et maintienne les pressions sur les Etats-Unis, mais aussi sur d’autres pays qui ont un certain poids dans la région ainsi que des investissements importants en Afrique, comme la Chine, les pays européens et les pays du Golfe, afin de les inciter à intervenir dans le règlement de ce dossier », conclut-il.


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