Semaine du 16 au 22 octobre 2019 - Numéro 1295
La musique au rythme de l’écologie
  De l’art émergeant des ordures, oui c’est possible ! L’idée est folle, mais elle a vu le jour grâce à un passionné de musique et féru d’écologie qui a créé, à Louqsor, un orchestre fait d’enfants éboueurs et d’instruments frabriqués à partir des déchets. Une initiative qui lui a valu le prix de l’Onu du « Jeune champion de la Terre » pour la région Afrique en 2018.
La musique au rythme de l’écologie
Rabab a réuni les enfants des quartiers défavorisés de Louqsor au « Conservatoire de la musique d’ordures  ».
Chahinaz Gheith16-10-2019

Parmi les tas d’immondices d’une décharge située à Al-Bar Al-Gharbi (rive ouest de Louqsor), dans l'un des quartiers défavorisés de la ville, des dizaines d’enfants déambulent, portant des instruments de musique de tous genres. Ces enfants, qui ont l’habitude de fouiller dans les déchets pour y piocher n’importe quoi qui puisse servir, sont aujourd’hui les membres d’un groupe musical portant le nom de « l’Orchestre d’ordures ». Un orchestre tout à fait singulier: à commencer par ses instruments fabriqués à partir de déchets jusqu’aux membres sélectionnés non seulement pour leur oreille musicale innée, mais aussi pour leur créativité. A priori, lorsque l’on pense aux déchets, ce qui peut nous venir à l’esprit c’est le bruit provoqué par les camions-poubelles déversant les déchets ou le fracas de verre qui chute et se brise. On ne pense pas du tout à une symphonie de Mozart ou Beethoven. Cependant, en matière de recyclage, il n’y a pas de limites. Il suffit d’une bonne dose d’imagination et de créativité. La preuve est que cet orchestre joue aujourd’hui les plus beaux morceaux de musique classique avec des instruments fabriqués à partir de déchets. Autrement dit, pas de stradivarius ou de violoncelle en bois précieux, mais des violons, guitares, flûtes, saxophones et même des contrebasses fabriqués à partir de tuyaux de plomberie, de bouteilles en plastique, de boîtes de conserve, de bidons d’huile, d’assiettes et de matériaux recyclés.

La musique au rythme de l’écologie
D’une simple bouteille en plastique, il crée une flûte ou des maracas.

Constitué d’enfants âgés de 12 à 18 ans, « l’orchestre d’ordures » a vu le jour grâce à son fondateur, Shady Rabab, un passionné de musique. Cet artiste et peintre de 28 ans, fasciné par les instruments musicaux, rêvait d’en avoir une collection provenant de différents lieux et avec des sons différents. En fait, tout a commencé lorsque Shady a quitté sa famille, au gouvernorat de Sohag, pour poursuivre ses études aux beaux-arts à Louqsor. Dans cette ville, il a remarqué les tas d’immondices qui s’amoncelaient dans les rues. Une dégradation de l’environnement qui l’afflige, car elle représente une véritable menace pour la planète. Et depuis, au lieu de jeter, chaque jour, deux ou trois bouteilles en plastique, il décide d’utiliser ces déchets comme de potentielles flûtes, bassons ou hautbois et autres instruments à anche. Le prix de ces derniers étant trop élevé, à l’exemple d’un Hang Drum (un tambour), dont le coût dépasse les 2000 dollars, alors qu’il est possible de le fabriquer à partir d’un vieux chauffe-eau, et une flûte en utilisant de vieux tuyaux.

Une idée originale lui taraude alors l’esprit : faire bouger les choses par la musique pour redonner le sens de la beauté à ceux qui vivent au milieu des déchets. Et ce, en faisant du lieu de vie de ces jeunes éboueurs une opportunité en fabriquant des instruments à partir des rebuts dont regorge le quartier.

La musique au rythme de l’écologie
Shady Rabab a été récompensé du titre de « Jeune champion de la Terre  » pour la région Afrique par l’Onu pour son initiative.

Environnement, art et sensibilisation

Son objectif: montrer que chacun peut être un acteur du changement et que des conditions de vie sordides peuvent, parfois, faire naître la beauté. Dans la bouche de Shady, tout paraît simple ! Normal pour ce musicien écologiste qui a décidé de réunir ces gamins ramasseurs d’ordures pour créer un « Conservatoire de musique d’ordures ». « Le recyclage et la gestion des déchets offrent d’énormes possibilités aux communautés locales. Au lieu de patauger dans les ordures, les enfants peuvent fabriquer des instruments et apprendre la langue universelle de la musique », explique Rabab, tout en ajoutant qu’en apprenant la musique, les enfants apprennent aussi à préserver l’environnement. Selon lui, ce projet repose sur deux objectifs : le développement durable et le développement social, les deux, loin de s’opposer, sont en fait indissociables.

Et c’est ainsi qu’il a transformé son logement en atelier de recyclage, le Rabab Luxor Art Collective, où l’on fournit des instruments, mais aussi on y enseigne aux enfants comment fabriquer les leurs tout en leur permettant de partager leurs connaissances avec d’autres gamins qui ne fréquentent pas l’atelier. Une combinaison de cours de musique et des notions sur la protection de l’environnement qui contribuent à améliorer la qualité de vie de ces enfants défavorisés. « Nous avons fondé le collectif Rabab Luxor Art avec très peu de moyens financiers. Le lieu n’est pas spacieux, mais nous étions animés par une mission de la plus haute importance : inspirer les jeunes à créer des initiatives communautaires pour protéger leur environnement et produire des moyens de subsistance durables. Nous sommes unis par notre grande passion pour l’art, l’expérimentation, le jeu et l’apprentissage », souligne Andrew Fokieh, instructeur de musique. Une initiative récompensée par l’Onu qui a remis à Shady Rabab, en 2018, le prix de « Jeune Champion de la Terre » pour la région Afrique. Et ce n’est pas tout, il a reçu 15000 dollars en guise de soutien technique pour développer son projet.

La musique au rythme de l’écologie
Rabab Luxor Art Collective propose aux enfants des quartiers pauvres de Louqsor de recycler des déchets en fabriquant des instruments de musique.

Recyclage d’un nouveau genre

Dans la salle de classe bondée, c’est l’heure du cours de musique. On peut entendre les sons des flûtes et des maracas, de plus en plus synchronisés grâce à la pratique. Un mélange d’instruments recyclés qui donne des sons musicaux proches du niveau professionnel, mais avec un charme particulier. Les enfants assistent au cours de musique avec leurs violons de récupération et sont très fiers de leurs instruments tout neufs qu’ils viennent juste de fabriquer à partir de bouteilles en plastique. Avec une passoire, un plat en métal et des tuyaux métalliques, Mohamad Al-Noubi, 13 ans, a fabriqué un violon. Le saxophone est un assemblage de tuyaux de plomberie, de pièces de monnaie et de capsules de bouteilles de Coca-Cola. « Lorsque je l’ai pris en main et me suis mis à jouer, j’ai eu du mal à croire qu’il puisse émettre un son », dit-il. Et d’ajouter : « Au début, c’était difficile de le manipuler, mais avec le temps, Fokieh m’a appris à m’en servir. Grâce à lui, j’ai appris à être plus responsable et à apprécier la valeur des objets que je possède. Ne rien avoir n’est pas une excuse pour ne rien faire », souligne Al-Noubi. Idem pour Habiba Khalifa, 14 ans, qui voit que sa vie sans musique serait insipide. Quant à Shadi Roumani, un autre élève de l’école d’ordures, il s’en amuse. « Ma guitare a été fabriquée avec deux boîtes de crème, l’une au chocolat, l’autre à la vanille. Quand je joue un air de Beethoven, il en sort un son quelque peu… lacté! », dit-il.

Chacun de ces jeunes musiciens travaille d’arrache-pied pour produire un son de qualité. Et pourquoi pas, puisque l’orchestre des instruments recyclés, qui a fleuri sur une décharge, apporte non seulement de la musique, mais aussi de l’espoir et de nouveaux rêves à ces enfants des quartiers défavorisés. Plaisir, partage et exigence sont les maîtres-mots de leur réussite.

La musique au rythme de l’écologie
Le son qui sort des instruments fabriqués à partir de détritus est le même que celui d’un vrai instrument.

Transformer la vie des enfants

Rencontrant un large succès, les membres de l’orchestre d’ordures sont devenus des stars du jour au lendemain. Aujourd’hui, tous les projecteurs sont braqués sur eux! Les médias et les chaînes satellites les invitent. Cependant, pour Rabab, la vocation de l’orchestre n’est pas tant de former des musiciens professionnels que de faire de ces enfants déshérités des citoyens à part entière. « Ce que je cherche, c’est leur apprendre une autre façon d’être, leur inculquer des valeurs différentes de celles qui existent dans leur communauté. Dans les bidonvilles, les modèles sont les chefs de bande, qui s’imposent par la violence et la domination. Au sein de l’orchestre, leurs modèles sont les personnes les plus motivées, les plus engagées », affirme-t-il. Et d’ajouter: « J’ai l’espoir que les portes s’ouvrent à ces enfants pour qu’ils aient l’opportunité de réaliser leur rêve, celui de se consacrer à la musique. Car la musique va aider ces enfants à acquérir les talents qui leur permettront de bâtir un avenir meilleur ».

La tâche n’a toutefois pas été facile pour Rabab, qui a rencontré un tas de problèmes provenant des revendeurs qui font de la spéculation sur les déchets, mais aussi les familles qui refusaient que leurs enfants quittent leur métier d’éboueur, car ils leur rapportent de l’argent. Pourtant, ces enfants peuvent accéder à une formation en matière de fabrication d’instruments musicaux. Emporté par son enthousiasme, Rabab ne baisse pas les bras après le lancement de son projet, « Rabab Luxor Art Collective ». Il continuera à répandre ses idées hors de l’Egypte. Il a visité les Etats-Unis, le Kenya et a créé des ateliers pour les enfants du bidonville de Kibera à Nairobi. Une occasion pour lui d’initier les enfants à la musique, de les sensibiliser à la protection de l’environnement et rencontrer des personnes engagées et luttant contre la dévastation des sacs en plastique. Son rêve est de voyager à travers toute l’Afrique pour enseigner aux enfants comment créer leurs propres instruments à partir de rebuts. Après un premier atelier, les enfants seront eux-mêmes capables de transmettre ce savoir-faire autour d’eux, et l’idée pourra se répandre. « Il faut stimuler l’innovation et encourager l’utilisation novatrice d’objets jetés. En transformant les déchets en instruments de musique, nous pouvons transformer la vie des enfants, de la communauté et protéger l’environnement », conclut-il .



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