Semaine du 21 au 27 août 2019 - Numéro 1287
L’initiative russe et la sécurité du Golfe
Mohamed Al-Saïd Idriss21-08-2019
 
 

Tôt ou tard, la crise explosive entre les Etats-Unis et l’Iran prendra fin. Et quelles qu’en soient les conséquences, une question restera inévitable: et maintenant que faire? Cette question s’imposera à tous les acteurs de cette crise, arabes ou autres.

Beaucoup de choses devront être reconsidérées, y compris les raisons du déclenchement de cette crise, les leçons à en tirer, et comment les peuples du Golfe, en particulier, et les Arabes, en général, peuvent-ils éviter la reproduction de cette crise qui aurait pu tourner à la catastrophe si l’option de la guerre avait été privilégiée.

Cette crise est, somme toute, une guerre de pouvoir entre une superpuissance mondiale, à savoir les Etats-Unis, qui souhaitent maintenir le Golfe sous leur contrôle, et une puissance régionale qui conteste ce contrôle et qui considère que les Etats-Unis sont un pays intrus et que la sécurité du Golfe est la responsabilité des pays de la région.

Entre ces deux puissances, les autres Etats du Golfe (les six Etats du Conseil de coopération du Golfe et l’Iraq) se trouvent incapables d’assurer leur sécurité sans compter sur l’allié américain, même s’ils commencent à perdre confiance en cet allié et à réaliser son incapacité (ou plutôt sa mauvaise volonté) à leur garantir cette sécurité.

Une sécurité que ces pays arabes du Golfe sont incapables d’assurer seuls. Ils ne sont pas parvenus à obliger l’Iran à se joindre à eux dans une alliance sécuritaire, en tant que partenaire pacifique et sans intentions hégémoniques. D’où l’importance de réfléchir à une formule sécuritaire dans le Golfe après la fin de la crise actuelle entre l’Iran et les Etats-Unis.

Au cours des cinq dernières décennies, précisément depuis le retrait britannique du Golfe en 1971, les Etats-Unis ont tenu à prendre le contrôle total de la sécurité dans le Golfe. Pour Washington, c’était le meilleur moyen de garder les pays arabes du Golfe sous sa tutelle, tout en pompant leurs richesses dans des projets de défense et d’armement onéreux. Si les Etats-Unis ont eu recours à de nombreux stratagèmes pour garder ce contrôle exclusif et empêcher les pays du Golfe d’établir un système de sécurité régional prenant en compte les intérêts arabes, leur débâcle en Iraq suivie de leur retrait de ce pays les a obligés à considérer d’autres projets de sécurité avec la participation d’autres acteurs internationaux et régionaux. Avec cette idée en tête, de nombreux centres de recherche américains se sont engagés à ébaucher des scénarios susceptibles d’être discutés avec des parties internationales et régionales afin de trouver la formule optimale pour la sécurité du Golfe.

La Rand Corporation et la Brookings Institution ont contribué à ces efforts. Finalement, trois projets pour la sécurité régionale du Golfe ont émergé: le premier prônant une « Otan pour le Moyen-Orient », le deuxième un « Ordre sécuritaire conjoint » et le troisième un « partenariat européen ».

Aucun de ces projets ne s’est avéré convaincant auprès de l’Administration américaine qui reste intraitable sur le contrôle de l’Iraq, l’animosité absolue envers l’Iran et sa volonté de se saisir unilatéralement du dossier sécuritaire du Golfe.

Cela dit, les Etats-Unis devront envisager un système alternatif de sécurité dans le Golfe, mais compte tenu de leur échec évident et frustrant dans la gestion de la crise avec l’Iran, ils ne pourront probablement pas mettre en place leur propre conception sécuritaire. Ajoutons à cela le fait que les pays du Golfe, dont la confiance en leur allié américain s’est ébranlée, ont réalisé que la « sécurité par procuration » n’est plus fiable. Sans parler de la volonté de nombreux pays de disputer aux Américains leur hégémonie dans la région, notamment la Russie, la Chine, l’Inde et plusieurs pays européens dont la France.

On ne sait toujours pas si l’initiative récemment présentée par le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Bogdanov, pourra se concrétiser.

La proposition russe appelle au lancement d’un dialogue sur la réduction de la présence militaire étrangère dans le Golfe, ce qui signifie que la militarisation de la région, surtout de la part des Etats-Unis, n’est pas une solution à la crise, mais plutôt l’une des principales raisons de sa complication. Bogdanov a également proposé des mesures de restauration de la confiance entre les pays de la région, y compris l’Iraq et l’Iran, ainsi que la création d’une structure sécuritaire régionale réunissant les pays de la région en plus de la Russie, de la Chine, des Etats-Unis, de l’Union européenne et d’autres pays en tant qu’observateurs.

Pour que cette proposition voie le jour, il faut privilégier le dialogue, la coopération et l’interdépendance plutôt que le conflit, la militarisation et le recours à une puissance étrangère. Et il faut savoir d’emblée que les Etats-Unis vont tout faire pour contrecarrer ces efforts afin de rester les seuls garants de la sécurité du Golfe. La réussite de la proposition russe est la responsabilité des pays du Golfe qui devraient avoir tiré les leçons de la crise irano-américaine.


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