Semaine du 21 au 27 août 2019 - Numéro 1287
On ne sait jamais, ça peut toujours servir !
  Une vaisselle ébréchée, un bibelot rin­gard, un téléviseur qui ne fonctionne plus, un vêtement démodé ou trop petit … Les Egyptiens ont tendance à amasser les vieux objets inutiles au prix d'encombrer leurs maisons.Une propension très révélatrice, parfois même effarante. Décryptage.
On ne sait jamais, ça peut toujours servir  !
(Mohamad Abdou)
Chahinaz Gheith21-08-2019

Rangés dans les tiroirs, sur les placards, dans des boîtes sous le lit, ou tout simplement exposés ici et là, les objets dont regor­gent nos appartements sont parfois cassés, irréparables ou tout simplement inutiles, et pourtant, nous les gardons. Résultat: les maisons finissent par être asphyxiés. « Des bouteilles de sauce soja, échantillons de shampooing, kits couture, des bocaux vides de confiture, boîtes de boutons dépa­reillés, chargeurs de téléphones hors d’usage, des paires de chaussures trop petites, les jouets que les enfants devenus grands n’utilisent plus, une pile de revues jamais lues et une théière ébréchée que je n’utilise plus, etc. », Soad Fadel énumère tout ce qu’elle garde. Autant dire qu’à 56 ans, elle a accumulé des milliers d’objets au fil du temps sans trop savoir pourquoi.

On ne sait jamais, ça peut toujours servir  !

En fait, depuis son divorce, il y a trente ans, elle entasse tout et n’importe quoi. Elle est atteinte de syllogomanie ou trouble de l’accumulation compulsive. Elle n’a pas envie de se débarrasser de ces objets qu’elle estime pouvoir un jour utiliser de peur de regretter de les avoir jetés. Sa salle à manger ressemble à un vide-grenier. Toute sa maison est encombrée, du salon aux chambres en passant par la salle de bains. Jeter est au-dessus de ses forces. « Ces objets ont de la valeur. Je peux les réutiliser ou les recycler », justifie-t-elle. Quant à son placard, il est plein de vête­ments démodés entassés depuis des années et dont elle a oublié l’existence. Et cette femme au foyer trouve tout un tas de bonnes excuses pour les avoir conservés : « Je porterai ce manteau quand j’aurai maigri », « Ce t-shirt peut servir un jour », « Je réparerai cette robe la semaine pro­chaine », « Je garde ce pantalon élimé au cas où quelqu’un en aurait besoin un jour », « J’ai payé cher ce pull, etc. ».

Mais Soad ne trouve pas l’énergie de réparer ses vêtements, éprouve les plus grandes difficultés à s’en débarrasser et en même temps souffre de cette accumula­tion. Pourquoi? Parce qu’elle n’a tout simplement pas assez de place. Et quand il lui arrive de se séparer de quelques objets, elle le regrette presque aussitôt. Comme cette cassette et ce projecteur diapositif, jetés il y a quinze ans, alors qu’ils étaient encore opérationnels et qu’elle aurait voulu ne pas s’en débarrasser pour les utiliser plus tard.

« Une partie de moi »

On ne sait jamais, ça peut toujours servir  !
Karakib, un documentaire qui vise à inciter les Egyptiens à se libérer de l’inutile pour vivre plus léger

Idem pour Basma Moustapha, 45 ans, qui a accumulé tellement d’objets qu’elle hésite à inviter des gens chez elle. « Rien ne se jette chez moi: bouts de ficelles ou rubans d’emballage de cadeaux, flacons vides, piles périmées, échantillons, sacs réutilisables, etc. C’est dommage de les gaspiller, car ça peut toujours servir », dit-elle. Quant à hadja Ihsan, une veuve de 70 ans, elle a été obligée de louer une petite chambre sur le toit de l’immeuble où elle habite. Elle paie 350 L.E. par mois au propriétaire de l’immeuble pour y conser­ver les vieux meubles de sa mère. Elle s’accroche à ses vieilles possessions inu­tiles comme aux traces du passé, et l’idée de s’en débarrasser lui est insupportable. Impossible d’en dresser une liste exhaus­tive. Une foule d’objets s’entassent dans un indescriptible capharnaüm: un vieux lit, des matelas, des chaises cassées, des lampes en métal chromé, des bibelots ébréchés, des ustensiles de cuisine endom­magés, un gramophone et une vieille machine à laver qu’elle se promet un jour d’utiliser, etc. « Tout ça fait partie de moi. Conserver ces souvenirs fournit une preuve de mon existence et me donne l’im­pression que la belle époque du passé est toujours là », confie-t-elle.

Si nous ne sommes pas tous ces accumu­lateurs compulsifs, de nombreux Egyptiens encombrent leurs maisons d’objets inu­tiles. Ils finissent par étouffer sans le savoir au milieu d’affaires dont l’inutilité mortifère et poussiéreuse les emprisonne avec l’odeur de la naphtaline de jadis. Selon une étude faite par le Centre natio­nal des recherches socio-criminelles, trois Egyptiens sur quatre confient stocker des objets qu’ils ne comptent plus utiliser, les femmes y étant plus enclines. Il suffit de faire une petite tournée sur les toits des immeubles pour voir comment notre pro­pension à garder les objets hétéroclites est très révélatrice, voire effarante. Des tas d’immondices, des morceaux de ferrailles et beaucoup d’autres rebuts s’entassent. Morceaux de bois, bicyclettes, meubles et poussettes cassées, etc. Tout ce qui ne sert plus s’amoncelle sur les terrasses ou dans les balcons et sert de paysage quotidien aux habitants des immeubles. On dirait que les Egyptiens adorent stocker tout ce qui est inutile et donc bon à jeter. Dans cet espace, les antennes paraboliques ne man­quent pas. Une autre étude publiée récem­ment par l'Agence centrale pour la mobili­sation publique et les statistiques (CAPMAS) confirme que près de 2,2 mil­liards de produits non utilisés pourraient être vendus par les utilisateurs d’Internet en Egypte, influant de la sorte sur l’écono­mie et les liquidités sur le marché.

On ne sait jamais, ça peut toujours servir  !
Les terrasses et les balcons sont devenus des entrepôts pour les objets hétéroclites et les vieilleries.

Selon les résultats d’une étude faite par Dubizzle, un site de vente sur Internet, ces articles pourraient valoir des centaines de milliers de livres. Des ressources poten­tielles qui pourraient être utilisées par d’autres personnes, si elles sont valorisées, remises sur un circuit d’échange ou d’achat. L’étude a également révélé que les vête­ments, les accessoires, les jouets et affaires des enfants et les appareils électriques figu­rent parmi les objets que les Egyptiens stockent en priorité.

Le phénomène est si présent qu’un docu­mentaire intitulé Karakib (vieilleries) lui a été consacré. Des objets qui ne doivent leur présence persistante qu’à la phrase connue : « On ne sait jamais ! ». Les réalisateurs du film, Ahmad Nader et Nihal Al-Qoussi, n’hésitent pas à transmettre le message inci­tant les gens à se débarrasser de tout ce dont ils n’ont plus besoin, à ranger ou faire dis­paraître les fouillis.

Une véritable pathologie

Cette incapacité chronique à se séparer des choses inutiles relève aussi du para­doxe. Alors que les logements et l’espace dont disposent les Egyptiens n’ont jamais été aussi coûteux, ces diverses choses vieillissent à grande vitesse, ils continuent néanmoins à les accumuler plutôt qu'à s’en séparer. Mais pourquoi les Egyptiens gar­dent-ils tout et n’importe quoi? Par précau­tion, puisque « ça peut toujours servir », par sentimentalisme ou par peur de jeter ?

Dr Ali Al-Nabawi, psychologue à l’Uni­versité d’Al-Azhar, pense que le fait d’être attaché à certains objets est normal. Mais avoir du mal à jeter le moindre objet peut relever d’une certaine pathologie. « Conserver ou garder près de soi les reliques multiples d’une vie passée est une maladie qui atteint l’immense majorité des Egyptiens. Notre société de consommation compulsive a même créé un terme pour rendre compte de cette accumulation fréné­tique d’objets inutiles: la syllogomanie, étymologiquement goût immodéré pour l’accumulation », explique-t-il, tout en ajoutant que le volet le plus prégnant de la maladie ne réside pas dans la collection aiguë et l’obsession d’accumuler, ce qui la rapproche de l’addiction, mais plutôt dans l’incapacité à renoncer: tout mérite d’être gardé. Selon lui, il existe différents profils de ceux qu’on appelle « les gardeurs », à savoir, le gardeur économe, c’est une per­sonne qui garde les objets juste parce qu’il les a payés cher. Et même si aujourd’hui ils ne valent plus rien, il va quand même gar­der, parce qu’il va se dire qu’il gaspille de l’argent. Deuxième profil, le gardeur instru­mental, celui qui pense que tout peut tou­jours servir. Le gardeur instrumental a tou­jours un peu cette anxiété à l’égard du futur. « Dans toutes les familles trône le pot de stylos qui ne fonctionnent pas. Quand l’un n’écrit pas, on le remet dans le pot. On ne sait jamais, il pourrait se remettre à écrire la semaine prochaine ! », s’amuse Dr Al-Nabawi. Autre « gardeur » identifié, le gardeur social. « C’est la personne qui va garder des objets parce qu’il pense à autrui: ce pull, je sais que ma cousine aime bien ces couleurs. Sauf qu’évidemment, le pull, vous ne pensez jamais à le donner ! », fait-il remarquer. Enfin, dernier profil: le gardeur sentimental: « Vous gardez cet objet parce qu’il vous rappelle des événe­ments, des personnes, etc. ».

L’angoisse du manque

Mais ce n’est pas tout. Le penseur Kamal Zakher estime que c’est une ancienne culture et un héritage populaire qui date de l’ère de nos ancêtres. Ces derniers avaient cette habitude de stocker leurs besoins en céréales de peur des inondations. Une manière de s’assurer contre les vicissitudes du lendemain. « Le risque de pénurie est resté gravé dans les mémoires. La nécessité de s’en prémunir s’est transmise d’une génération à l’autre. Une sorte d’impératif du on ne sait jamais, qui se serait sédi­menté dans notre conscience collective. Enfin, le fait de stocker est perçu comme une manière de ne pas gaspiller », sou­ligne-t-il, tout en associant la manie de garder et de conserver les anciens objets en prévision d’une mauvaise situation écono­mique. La preuve: la présence de certains métiers égyptiens, tels que le « raffa », celui qui répare les vêtements déchirés pour qu’ils soient réutilisés ainsi que le vendeur ambulant de robabikia, errant dans les rues à la quête de personnes voulant se débarras­ser d’objets anciens.

Selon Kamal Zakher, la mode du minima­lisme n’est pas là par hasard. Dire « je ne suis pas obligé de stocker » est un signe de luxe. Ajoutez encore que toutes les religions ont critiqué l’accumulation. Il y a toujours eu cette idée qu’avoir trop de choses pourrit l’esprit. Avoir moins d’objets, c’est une façon de brider ses pulsions. « Chaque objet enfermé, accumulé dans un tiroir ou un placard prive ainsi une autre personne dans le besoin de son usage », explique-t-il.

Et ce n’est pas tout ; avec l’émergence de l’économie du partage, un certain nombre d’applications numériques ont vu le jour tels que Bekia online, qui propose de collec­ter les vieux outils comme le papier, les livres, le plastique et l’huile usé en échange de produits alimentaires.

Un avis partagé par Hala Hamada, experte en énergie, qui appelle à se libérer de l’inu­tile pour vivre plus léger. Trier, c’est bon pour le moral et pour les yeux, car désen­combrer étagères et placards, c’est aussi faire de la place dans nos têtes. Les effets du désordre ne sont anodins pour personne. On pourrait les comparer aux répercussions sur le cerveau d’un bruit de fond dérangeant. Le chaos fatigue, mentalement et physique­ment, car on doit dépenser de l’énergie pour retrouver ses affaires. Chaque geste de notre quotidien est ralenti: on perd un temps fou à débusquer un t-shirt, un spara­drap, un éplucheur ou la clé de la voiture. Autre conséquence: à force d’encombrer les maisons d’objets sans grande utilité, l’énergie positive a du mal à y circuler. « Le problème de ces objets accumulés est qu’ils pèsent sur nous, littéralement comme au sens figuré. Un espace rempli de posses­sions inutiles nous ralentit dans la vie, nous empêche de progresser, d’évoluer et pro­voque une énergie négative », affirme-t-elle, tout en incitant les gens à adopter la tendance actuelle du zéro déchet ou zéro karakib.

Nada Sabri, 32 ans, confie tenter de rele­ver le défi « Rien d’ancien ». Elle jette, vide, donne et vend tout à tort et à travers. Ne voulant surtout pas s’encombrer, car elle a l’impression d’étouffer. « Environ tous les six mois, je me force à faire un tri du pla­card et de toute la maison. Si je me rends compte que quelque chose ne m’a pas servi pendant tout ce temps, je jette sans me poser de questions. Pour un objet qui a une valeur sentimentale, je m’habitue petit à petit à ne plus le voir, jusqu’au jour où je l’oublie. Je peux alors me résoudre à m’en débarrasser en toute sérénité », conclut-elle .



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