Semaine du 21 au 27 août 2019 - Numéro 1287
Les gagnants et les perdants du repli du dollar
  Depuis le début de l’année, le dollar ne cesse de reculer en Egypte. Une situation qui favorise les importateurs et les investisseurs, mais qui désavantage les exportateurs et les entreprises touristiques. Explications.
Les gagnants et les perdants du repli du dollar
Gilane Magdi21-08-2019

La chute des cours du dollar par rapport à la livre égyptienne fait la une des journaux depuis le début de l’année. Au cours des six premiers mois de 2019, le billet vert a perdu 7% de sa valeur. Depuis le 23 janvier, il n’a cessé de baisser, passant de 17,95 L.E. à 16,51 L.E. (prix d’achat) et à 16,61 L.E. (prix de vente) selon le site électronique de la Banque Centrale d’Egypte (BCE). La plongée du billet vert face à la livre égyptienne fait le bonheur des uns et le malheur des autres. Qui sont donc les gagnants et les perdants de la baisse du dollar ?

Les importateurs, premier bénéficiaire

Au premier rang des gagnants se trouvent bien évidemment les importateurs. Ces derniers ont bénéficié d’un recul des coûts de l’importation. « Le paiement en dollar représente 65% du coût d’un produit importé. Cela comprend les douanes et le transport. Tous ces coûts ont baissé dans les mêmes proportions que la baisse du billet vert », affirme à Al-Ahram Hebdo Ahmad Chiha, membre du département des importateurs à l’Union des Chambres de commerce. Et d’ajouter que le prix actuel du billet vert est surévalué. « Le dollar ne vaut réellement que 8,80 L.E. », note Chiha. En effet, les importateurs ne bénéficient pas seulement de la baisse du dollar dans les banques, mais aussi du recul du dollar douanier dont le montant est fixé par le ministère des Finances.

Ce dernier a décidé de fixer le dollar douanier à 16 L.E. pendant le mois d’août pour les biens stratégiques, contre 18,5 L.E. en décembre 2018. Concernant les autres biens, le ministère a affirmé que le prix du dollar douanier avait reculé de 111 piastres depuis le début de l’année.

Pacinthe Fahmy, experte bancaire et membre du parlement égyptien, affirme pour sa part que les importateurs ont bénéficié de la baisse du dollar, mais les gains ne sont pas immédiats. « La période durant laquelle la transaction est conclue, allant de la signature des contrats à l’arrivée du produit dans les ports, va de 3 à 6 mois. Les importateurs ont donc conclu leurs transactions aux prix anciens lorsque le dollar était à 17,5 L.E. Ceux qui vont conclure de nouvelles transactions vont profiter de la baisse actuelle des cours du dollar », explique-t-elle.

Les consommateurs constituent une autre catégorie de la population ayant bénéficié de la baisse du dollar. Ils paieront moins cher les produits de consommation courante (notamment les produits alimentaires, les fruits et les légumes). Les prix de ces produits dépendent de la variation des prix des produits pétroliers importés qui dépendent, à leur tour, du prix du billet vert. « Pour que le consommateur puisse profiter de la baisse du dollar, il faut qu’il y ait une concurrence entre les entreprises qui produisent les biens de consommation et un recul du monopole sur les marchés », note Ahmad Chiha.

Il critique le fait que cette baisse du billet vert n’a aucun impact sur les prix des produits importés. « Malgré la baisse des cours du dollar au cours des derniers mois, et son recul de plus de 120 piastres, cette baisse ne s’est pas reflétée sur les prix des biens importés. Le monopole exercé sur le marché des biens importés empêche en réalité la baisse des prix ». Chiha invite le gouvernement à régler cette question en permettant au secteur privé d’importer les biens afin d’augmenter la concurrence. Il donne l’exemple du secteur du lait pour enfants. « Lorsqu’une seule entreprise importait le lait pour enfants, les prix variaient entre 60 et 100 L.E. la boîte. Quand l’armée est intervenue en important les quantités nécessaires, cela a entraîné une baisse des prix d’à peu près 50%. Si on applique ce système à tous les produits, les prix baisseront de 35 à 45 % », renchérit-il.

Les gagnants et les perdants du repli du dollar

Outre les importateurs et les consommateurs, les investisseurs sont également concernés par les fluctuations du dollar. Mais leur situation diffère d’un domaine à l’autre. Les investisseurs en Bourse seront avantagés par la baisse du dollar. « Avec la baisse des cours du dollar, l’investisseur qui transfère ses devises à 17,5 L.E. pour investir dans les bons du Trésor sera certes avantagé par le recul du billet vert, mais il perdra si le dollar remonte à nouveau dans 6 ou 8 mois », explique Pacinthe Fahmy. Mona Bedeir, économiste senior auprès de la banque d’investissement Prime Securities, affirme que la stabilité du marché de change a incité les investisseurs étrangers à augmenter leurs investissements dans les titres gouvernementaux. « Les chiffres de la BCE révèlent que les investissements étrangers dans les bons du Trésor sont passés de 10 milliards de dollars en décembre 2018 à 16 milliards de dollars en avril 2019 », affirme-t-elle. Et d’ajouter que l’investisseur étranger prend en considération la hausse des intérêts sur les bons du Trésor qui varient entre 17 et 18 %. Des intérêts qui pourraient baisser à la fin de l’année suite au recul attendu des intérêts bancaires en novembre prochain. Selon un rapport de la banque d’investissement Beltone Financial, le risque d’une sortie des investissements étrangers en bons du Trésor égyptiens diminue. « Le marché, caractérisé par la hausse des réserves en dollar et de notations de crédit plus élevées, continue à fournir une opportunité d’investissement attirante », note le rapport de la banque.

Le dilemme des exportateurs et des agences de tourisme

Mais la situation est complètement différente pour l’investisseur étranger qui possède des projets en Egypte. « Il est défavorisé par la baisse du dollar. Car un projet qui valait un million de dollars au début de l’année ne vaut plus aujourd’hui que 800 000 dollars », ajoute le rapport. Toutefois, la stabilité du marché de change a incité au retour des investisseurs étrangers en Egypte tels que Mercedes et autres.

Selon les chiffres, le montant des investissements étrangers directs a baissé sur une base annuelle pour atteindre 4,6 milliards de dollars durant la période comprise entre juillet 2018 et mars 2019 contre 6 milliards de dollars durant la même période de l’année précédente. « Toutefois, l’Egypte est le premier pays d’Afrique ciblant les investissements étrangers », renchérit Mona Bedeir, en ajoutant que le montant des investissements étrangers injectés en Afrique a reculé à cause du ralentissement de la croissance mondiale. Au registre des perdants, on trouve les exportateurs et les agences de tourisme.

Pour les exportateurs, la baisse du dollar signifie que leurs produits seront plus chers sur les marchés mondiaux. « La baisse du dollar face à la livre égyptienne réduit la compétitivité des exportations égyptiennes sur les marchés mondiaux », affirme un exportateur ayant requis l’anonymat. Et d’ajouter que les proportions dans lesquelles les exportations bénéficient de la dépréciation ou de la hausse de la monnaie locale face au dollar dépendent de la quantité de matières premières importées dans l’industrie. « L’exportation des produits à base de matériaux locaux réalisera des pertes avec la baisse du dollar », renchérit-il.

Pour sa part, Ahmad Chiha affirme en revanche : « Les exportateurs qui importent leurs matières premières en dollar verront leurs coûts de production baisser après le recul du billet vert ».

Enfin, la baisse continue du dollar a fait perdre de l’argent aux entreprises de tourisme et aux hôtels égyptiens liés par des contrats annuels aux voyagistes et aux entreprises étrangers. Une partie des pertes est due à la différence entre le taux de change actuel du dollar (16,55 L.E.) et son taux au moment de la signature du contrat au début de l’année. Le dollar s’échangeait alors à 17,95 L.E. « La baisse du dollar au cours des derniers mois a eu une incidence négative sur les revenus du secteur du tourisme, en particulier les entreprises liées par des contrats annuels avec des voyagistes étrangers. Les partenaires étrangers refusent de modifier ces contrats, ce qui entraîne des pertes considérables pour les signataires de ces accords », déclare Hany Peter, membre de la Chambre des entreprises du tourisme. Il ajoute: « Les revenus du tourisme sont collectés en dollar, alors que les dépenses sont faites en livre égyptienne. Or, les prix des services en Egypte ont augmenté, notamment l’énergie. Même chose pour les taxes, l’alimentation et autres services fournis aux touristes ».

Israa Ahmed, analyste économique auprès de la maison de courtage Shuaa Egypt, est cependant optimiste en notant que les répercussions sur les entreprises sont limitées dans la durée. « Sur le plus long terme, nous prévoyons une amélioration remarquable dans les revenus touristiques qui vont se chiffrer à 11 milliards de L.E. », conclut-elle.


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