Semaine du 19 au 25 juin 2019 - Numéro 1279
La menuiserie au féminin
  A Gamaliya, village de Haute-Egypte, 270 femmes sont formées au métier de menuisier à l’atelier Nédaë. Lancé dans le cadre d’un programme de développement de l’Onu, c’est le premier du genre en Egypte. Reportage.
La menuiserie au féminin
270 jeunes filles et femmes saïdies exercent un métier d’homme. (Photos: Mohamad Abdou)
Manar Attiya19-06-2019

L’odeur du bois fraîchement coupé envahit l’atelier, comme aussi, plus surprenant, des voix de femmes. Ensemble, elles s’attellent à la fabrication de meubles. Quelques-unes ont pour tâche de scier les morceaux de bois, d’autres sont chargées de l’assemblage des pièces avant de les clouer. Contre un mur, sont alignées des planches de bois de différentes formes, essences et tailles. Trois grandes machines à bois sont installées au premier étage de l’atelier. Rabot, perceuse, ponceuse, scie à bois, arrache-clou, cintreuse, pied à coulisse, équerre, etc. Tous ces outils nécessaires pour travailler le bois sont, eux, disponibles au deuxième étage. On peut entendre les bruits assourdissants des marteaux, des scies électriques, des perceuses et l’odeur de peinture à bois qui envahit l’air. La scène se déroule dans un atelier de menuiserie à Gamaliya, un village se trouvant dans le gouvernorat de Qéna en Haute-Egypte, situé à quelque 850 km au sud du Caire.

La menuiserie au féminin
Nédaë fait appel à toute femme qui désire développer ses compétences et démarrer une carrière professionnelle solide. Les femmes suivent des stages de formation pratique avec des professionnels de la menuiserie. (Photos: Mohamad Abdou)

Ici, dans l’atelier Nédaë, qui signifie appel, travaillent 270 jeunes filles et femmes saïdies. Au début, lorsque le lieu a ouvert en février 2018, leur nombre ne dépassait pas les 10. Personne ne s’attendait à ce que des femmes acceptent d’exercer un métier d’homme, surtout dans cette région très conservatrice. Mais le virus a rapidement pris. Qui a dit que les femmes n’avaient pas la capacité d’exercer le métier de menuisier ? « Au début, j’entendais souvent dire : Les planches sont trop lourdes et les femmes n’ont pas assez de force pour les soulever! C’est entièrement faux. La force est liée à la constitution physique de la personne plutôt qu’à son sexe. Dans cet atelier, les femmes ont prouvé qu’elles avaient de la force dans les bras tout autant que les hommes », explique l'une d’elles. Aujourd’hui, ces femmes menuisiers ont appris à fabriquer des meubles sans l’aide des hommes. Des tables, des lits, des armoires, des lampes qui sont exposés et à vendre à l’atelier.

Sortir de la précarité

La menuiserie au féminin
(Photos: Mohamad Abdou)

En voici une, qui affiche un sourire contagieux, c’est Anouar Abdel-Latif qui travaille dans la menuiserie depuis un an déjà. Anouar a 6 soeurs et son père est mort depuis 3 ans. Elle a décidé de participer à ce projet pour gagner de l’argent et aider sa mère à subvenir aux besoins de la famille. Célibataire et native du Saïd, Anouar a dû braver quelques défis. « Mes oncles maternels et paternels ont reproché à ma mère d’avoir transgressé les traditions. En Haute-Egypte, une jeune fille doit rester à la maison, ne pas sortir seule ou exercer un métier d’homme. Ma maman, contrainte d’élever ses enfants après la mort de mon père, a décidé de prendre son destin et celui de ses filles en main dans cette société rigoriste. Elle a accepté que ma soeur cadette et moi participions à ce projet », poursuit Anouar, la jeune fille de 25 ans. « Le bois, ça sent bon, il est agréable au toucher. Mettre en pratique les choses que l’on a en tête, les voir se réaliser, c’est génial », souligne la jeune fille saïdie. Comme toutes les Saïdies, Anouar est robuste. Habituée à travailler dans les champs et à la maison, elle est capable de soulever un madrier de 200 kg. Plongée dans son travail, Anouar fait partie du premier groupe de femmes menuisiers qui ont commencé à exercer ce métier en février 2018, dès l’ouverture de l’atelier, au village Gamaliya à Qéna.

L’atelier Nédaë a vu le jour suite à l’initiative lancée par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) avec la coopération de l’Onu Femmes, le ministère égyptien de la Coopération internationale, la Fondation Sawirès pour le développement social et la Fondation internationale Drossos qui a pour mission d’aider les personnes en situation précaire à vivre plus dignement. Mais tout cela n’aurait pas réussi sans la participation et l’aide de l’association Nédaë, une ONG à but non lucratif. « Etant donné que nous sommes originaires du village, nous avons réussi à convaincre les femmes d’y participer. Nous avons fait le tour du village et frappé à toutes les portes pour qu’un tel projet puisse se concrétiser en Haute-Egypte », explique Fatma, membre de l’association Nédaë, chargée de sensibiliser la population au projet.

C’est l’un des projets financés par la Banque mondiale, la Banque Nationale d’Egypte, la Fondation suédoise Sida et le Fonds Rockfeller Brothers, basé aux Etats-Unis. En effet, 7 millions de dollars ont été consacrés à la lutte contre la pauvreté et le chômage en milieu rural dans les villages démunis. Grâce à ces projets, ce sont près de 20000 emplois qui ont déjà été créés en Egypte.

La menuiserie au féminin
(Photos: Mohamad Abdou)

Ces villages ont été sélectionnés selon des indicateurs de chômage et de pauvreté, dont le taux s’élève ici à 56 % de la population, de malnutrition, de manque de services sanitaires, de faible taux de scolarisation des enfants et de la faiblesse des indicateurs de développement humain.

« Le projet surnommé Nédaë concerne les femmes qui ne travaillent pas, celles qui doivent gagner de l’argent pour subvenir aux besoins de leurs familles. L’objectif étant de former ces femmes au métier de menuisier, les accompagner à l’insertion professionnelle et développer leurs compétences personnelles pour optimiser leur chance de démarrer une carrière professionnelle solide », explique Mohamad Fouad, vice-directeur exécutif auprès de l’association Nédaë, basée à Qéna, dont le projet a pris le même nom.

Ce projet a ciblé les femmes saïdies qui vivent dans la précarité et ce, dans le but de les aider à améliorer leur niveau de vie. « J’essaie d’épargner une partie de la somme que je gagne par jour, soit 25 L.E., pour essayer d’ouvrir mon propre atelier », explique Salwa Ibrahim, 23 ans.

Menuisier, de père en fille

La menuiserie au féminin
Les villageoises de Haute-Egypte brisent les traditions. (Photos: Mohamad Abdou)

Mariée et mère de trois enfants, Salwa se lève à l’aube et se rend à l’atelier après avoir nettoyé sa maison et préparé à manger. Tôt le matin, elle réveille son mari, agriculteur, lui sert sa tasse de thé et n’oublie pas de nourrir ses poules. Cette jeune femme, originaire de Gamaliya, avait déjà des notions en menuiserie, car à l’âge de 18 ans, elle aidait son père qui possédait un atelier. « Je l’aidais en lui tendant les outils dont il avait besoin ou en rabotant une pièce. Aujourd’hui, mon père est fier en voyant ce que je fais », assure-t-elle. Disposant d’un peu de temps libre, elle a voulu apprendre le métier de menuisier. Un choix qui a surpris son mari. « Au début, il était réticent, il avait peur que je me coupe les doigts », plaisante-t-elle, en ajoutant qu’elle est contente d’exercer le métier qu’elle aime. Or, une seule chose gêne Salwa dans son travail, c’est son accoutrement. « Mes vêtements trop amples me gênent un peu. Je serais bien plus à l’aise en pantalon, mais je n’ai pas le droit d’en porter car ici la société est conservatrice », confie-t-elle.

Pour travailler ou être membre au sein de l’atelier Nédaë, une seule condition est à respecter: prendre des cours d’alphabétisation, programme inclus dans le projet. C’est ce que 740 femmes ont réussi à faire depuis le début du projet.

Comme toutes les femmes qui travaillent dans cet atelier, Suzanne Mohamad a pris des cours d’alphabétisation à raison de trois fois par semaine. Après avoir terminé son travail qui débute à 9h et se termine à 14h, Suzanne se rend à ses leçons. « Apprendre à lire et à écrire m’a beaucoup aidée dans mon travail. Je sais prendre les mesures de chaque pièce. Et je commence à suivre mes enfants dans leurs études », explique Suzanne avec fierté. « Au début, et avant d’apprendre les rouages du métier, j’avais des difficultés à mesurer les dimensions d’une planche et je ne savais même pas compter sur mes doigts », poursuit-elle avec fierté.

La menuiserie au féminin
Nédaë fait appel à toute femme qui désire développer ses compétences et démarrer une carrière professionnelle solide. Les femmes suivent des stages de formation pratique avec des professionnels de la menuiserie. (Photos: Mohamad Abdou)

Depuis le lancement du projet, les femmes suivent aussi des stages de formation technique au sein de l’atelier. Une formation nécessaire, notamment pour apprendre à utiliser chaque machine et en toute sécurité. « Je leur apprends comment découper une planche, comment utiliser une scie électrique, comment raboter, ou percer des trous et comment assembler les pièces avant de les clouer, quel bois choisir pour fabriquer un meuble et obtenir un bon résultat », explique Al-Moallem Mohamad Nassef, menuisier depuis 40 ans déjà. Pour donner des cours de menuiserie, ce dernier a quitté sa maison, située à Al-Darb Al-Ahmar et est venu s’installer avec sa famille, depuis un an à Qena, au village Gamaliya, pour pouvoir former toutes ces femmes menuisiers.

Aujourd’hui, cet atelier de menuiserie commence à porter ses fruits. « Nous avons participé, cette année, aux expositions locales: Le Marché, Furnex, Craffiti; ainsi qu’à des expositions organisées dans les pays arabes comme Index qui a eu lieu à Dubaï; et d’autres internationales comme la Foire de Paris. Nous sommes en train de fabriquer des meubles qui vont être exportés dans quelques mois vers la Chine », conclut Mohamad Fouad, vice-directeur exécutif auprès de l’association Nédaë. Grâce au succès de ce projet pilote, d’autres gouvernorats d’Egypte pourraient suivre cette voie et ainsi ouvrir aux femmes de nouvelles perspectives.




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