Semaine du 21 au 26 juin 2018 - Numéro 1230
Kaboul face à un double défi
  Daech a commis cette semaine deux attentats meurtriers en Afghanistan. Un coup dur aux autorités afghanes qui intervient alors que les Talibans ont refusé de prolonger la trêve décrétée avec le pouvoir à l’occasion de l’Aïd.
Kaboul face à un double défi
Célébrée en grande pompe, la trêve afghane n’a été que de courte durée. (Photo: AFP)
Maha Al-Cherbini avec agences21-06-2018

A chaque fois que naît l’espoir de la pacification en Afghanistan, il disparaît aussitôt. En dépit d’un cessez-le-feu proclamé la semaine dernière — pour la première fois — par le président afghan, Ashraf Ghani, et les Talibans à la fois, à l’occasion de l’Aïd Al-Fitr (la fête qui suit le mois du Ramadan), le pays n’a pas été épargné par la violence : deux attentats sanglants ont endeuillé le pays, samedi 16 et dimanche 17 juin, faisant au total 44 morts et 100 blessés dans l’est de l’Afghanistan. Parmi les victimes, des Talibans, des forces de sécurité afghanes et des civils qui célébraient cette trêve historique. Cette fois-ci, ce ne sont pas les Talibans qui ont rompu la trêve, car l’auteur des deux attaques est le groupe terroriste Daech, qui les a aussitôt revendiquées.

En déroute en Iraq et en Syrie, Daech est arrivé en Afghanistan fin 2015. Depuis, il a renforcé sa présence dans le bourbier afghan, notamment depuis le début de cette année dans une tentative d’ouvrir de nouveaux fronts en Asie. Depuis son apparition en Afghanistan, les djihadistes ont intensifié leur action notamment à Kaboul, faisant de la capitale afghane l’une des villes les plus meurtrières pour les civils. La première attaque signée Daech a été commise en juillet 2016. Depuis, l’organisation terroriste a perpétré 17 attentats suicide dans la capitale afghane, faisant au moins 1 200 morts, dont la plupart sont des civils.

Mais pourquoi ces deux attentats dans ce timing précis, au moment où les Afghans célébraient la trêve entre Kaboul et les Talibans ? « Il est sûr que les djihadistes vont se déployer à compromettre tout rapprochement entre le pouvoir et les Talibans de peur que ces deux parties ne s’allient contre eux. Avec ce double attentat, Daech a réussi à envenimer la trêve, à affirmer sa présence en Afghanistan et à prouver son poids dans l’équation politique afghane », répond Dr Mohamad Kachkouch, conseiller au Centre régional des études stratégiques au Caire.

Autre objectif de Daech, montrer au monde qu’il existe encore. « La défaite militaire de Daech en Syrie et en Iraq ne signifie pas la fin de son idéologie. Il ne fait ces derniers mois que resurgir en Asie centrale, surtout qu’il garde un bon stock d’armes et un bon nombre de combattants. Il s’agit maintenant pour Daech de revenir au bercail, la terre du djihad : l’Afghanistan », affirme Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. Selon des responsables afghans en effet, 250 djihadistes ont rejoint les rangs de Daech dans le nord de l’Afghanistan au cours des six derniers mois.

La politique ambiguë des Talibans

Face à cette menace, Kaboul tente au moins de contrer la question talibane. Dans une tentative de ne pas laisser Daech perturber la trêve inédite qui constitue une première depuis le début du conflit afghan en 2001, le président afghan, Ashraf Ghani, s’est félicité de la bonne volonté des Talibans, déclarant samedi 16 juin son intention de prolonger le cessez-le-feu pour une dizaine de jours. « Je demande aussi aux Talibans de prolonger leur cessez-le-feu », a espéré Ashraf Ghani. Mais l’espoir a vite volé en éclats et l’offre du président afghan a été malheureusement rejetée par les rebelles qui ont affirmé que la trêve avait pris fin lundi 18 juin au matin. « Le cessez-le-feu s’est terminé et nous reprendrons nos opérations. Une paix durable ne pouvait être obtenue qu’après le départ des forces américaines », a affirmé le porte-parole des Talibans, Zabihullah Mujahid. En effet, les Talibans continuent d’exiger de discuter directement avec les Etats-Unis, considérant que le gouvernement afghan n’est qu’un pantin de Washington. Selon Dr Kachkouch en effet, les rebelles tentent de souffler le chaud et le froid avec le gouvernement de Kaboul. « Si les rebelles acceptent de prolonger la trêve, cela veut dire qu’ils doivent négocier tout de suite avec le pouvoir. Ce qu’ils ne sont pas prêts à faire maintenant. En acceptant un cessez-le-feu puis en refusant de le prolonger, les Talibans exercent une forte pression sur le pouvoir afghan et les Etats-Unis afin de se garantir le maximum de gains une fois les négociations de paix reprises. Leur nouvelle stratégie consiste à maintenir l’ambiguïté pour garder toutes les portes entrouvertes », explique l’analyste. Et d’ajouter : « D’un côté, l’apparition de Daech en Afghanistan peut motiver une sorte de rapprochement entre Kaboul et les Talibans. De l’autre, les Talibans ne vont jamais laisser les armes avant de s’assurer d’une participation effective au pouvoir afghan dans le cadre d’un gouvernement de coalition ».

Pourtant, l’arrêt des combats ces derniers jours a éveillé les espoirs de paix chez les Afghans, surtout que cette trêve a donné lieu à d’inhabituelles scènes de fraternisation entre Talibans et forces de sécurité afghanes, qui ont été vus se donnant l’accolade et se prenant en photo ensemble. Dans le district disputé de Bati Kot, situé dans la province de Nangarhar (est), des Talibans bardés d’armes et de lance-grenades sillonnaient en voiture et à moto, agitant des drapeaux afghans et Talibans. Les forces afghanes ont lancé des félicitations aux Talibans pour l’Aïd Al-Fitr, tout en se serrant les mains. De plus, une scène inimaginable s’est produite, vendredi 15 juin, quand des Talibans ont rencontré le ministre de l’Intérieur afghan, Wais Barmak : « Nous offrons nos voeux pour la fête à nos frères de la police et de l’armée », a déclaré un commandant taliban.

Quoique temporaire, ce rapprochement entre les rebelles et le pouvoir a été largement salué par l’Otan et les Etats-Unis qui ont appelé au début à un processus de négociations de paix surtout que le pouvoir afghan n’arrive plus, après 17 ans de guerre, à contrôler plus de 60 % du territoire face à des Talibans incassables qui ensanglantent le pays avec leurs attentats. Dernier attentat en date : 19 policiers ont été tués dans l’attaque de leur base la semaine dernière. Au total, 36 membres des forces de sécurité ont péri dans deux attaques talibanes séparées la semaine dernière à la veille du cessez-le-feu.

En fait, la bonne volonté du pouvoir afghan à mettre fin à la crise a paru au grand jour début mars, quand le président afghan avait présenté, lors d’un sommet régional pour la paix en Afghanistan, « un plan de paix global », proposant aux Talibans un cessez-le-feu, la libération des prisonniers et la reconnaissance du mouvement taliban, ainsi que la création d’un parti politique pour eux dans le cadre d’un processus visant à mettre fin à la guerre. « Cette ouverture du pouvoir à l’égard des Talibans ne pourrait jamais se faire sans le consentement des Américains. Il est évident que les Etats-Unis sont lassés par 17 ans de guerre infructueuse et ils veulent s’en retirer. Mais ils veulent régler la crise avant de partir pour que ce pays ne se transforme pas en un repaire de terrorisme international, surtout après la migration de Daech vers l’Afghanistan. L’expérience a montré que la solution ne peut pas être uniquement militaire. Il faut vite engager un processus politique crédible qui comprend Kaboul, Islamabad et les leaders talibans », conclut Dr Mourad .




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