Semaine du 21 au 26 juin 2018 - Numéro 1230
L’économie, autrefois un atout, aujourd’hui un handicap
  Baisse de la valeur de la lire turque, hausse du chômage et poids de la dette, la crise économique dont souffre la Turquie peut sérieusement peser sur les urnes.
L’économie, autrefois un atout, aujourd’hui un handicap
La lire a perdu 30  % de sa valeur par rapport au dollar en un an. (Photo : Reuters)
Ghada Ismaïl21-06-2018

La Turquie souffre d’une crise économique profonde qui s’est notamment traduite par une forte baisse du cours de la monnaie turque face au dollar. La lire a perdu 30 % de sa valeur par rapport au dollar en un an, (de février 2017 à février 2018), 16% pour le seul mois de mai dernier. Alors qu’un dollar s’échangeait contre 3,75 lires en janvier 2018, il vaut désormais 4,7 lires. Dans une tentative de freiner la dégringolade de la monnaie locale, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a récemment appelé les Turcs à changer leurs devises étrangères contre des lires turques, afin de soutenir la monnaie nationale. Mais il semble que c’est le contraire qui se produit. Face à une inflation de plus de 10%, les Turcs commencent à craindre le pire et affluent pour échanger la lire en or, en dollars ou en euros. En effet, les Turcs ne font pas vraiment confiance en leur monnaie: 60% de leurs épargnes seraient libellées en devises étrangères.

Le recul économique a également entraîné une hausse du taux de chômage atteignant 12,7 %, le chiffre le plus élevé depuis 7 ans. Le problème est majeur d’autant plus qu’il touche surtout les jeunes. En effet, un tiers des jeunes de 15 à 24 ans est au chômage. Le recul de la lire turque devrait entraîner une lourde charge pour les entreprises turques qui trouveront des difficultés à rembourser leurs dettes libellées en dollars ou en euros et qui sont évaluées à 600 millions de lires (124 millions de dollars), soit le plus haut niveau en 9 ans.

Pour ce qui est de la dette, la Turquie doit 450 milliards de dollars à des créditeurs étrangers, dont 276 milliards sont libellés en devises, principalement le dollar et l’euro. Le reste en lires turques. Ces dettes sont problématiques. La dette libellée en monnaie locale est de plus en plus lourde à porter, alors que ses taux ont bondi de 6 à 12% durant les 5 dernières années.

Erdogan veut contrôler la politique monétaire

Selon Mona Salmane, chercheuse à la faculté des sciences politiques de l’Université du Caire, les raisons du déclin de la lire turque sont « nombreuses et structurelles ». « La crise économique turque a commencé depuis le début de 2017, après la dévaluation de la monnaie turque et de la fluctuation des taux d’intérêt et des taux de change. Au début de 2018, la confiance des entreprises et des investisseurs en Turquie a beaucoup diminué. L’agence de notation Moody’s vient d’abaisser sa perspective sur la Turquie de stable à négative. Les économistes s’attendent également à une grave crise de l’économie turque dans la seconde moitié de 2018. Cette crise est due essentiellement au différend entre Erdogan et la Banque Centrale pour contrôler l’économie du pays. Un différend qui a jeté ses ombres sur les réformes structurelles dans différents secteurs de l’économie turque », dit Salmane. De même, la crise économique est aussi due, ajoute Salmane, à « l’expansion des opérations militaires de la Turquie dans le nord de la Syrie, qui a eu un impact négatif sur l’économie turque. Le bilan des opérations Bouclier de l’Euphrate et Rameau d’olivier ont pesé très lourd sur le budget turc. C’est pourquoi Erdogan a avancé la date des élections avant que la situation économique ne se détériore plus davantage ».

Pour faire face à cette crise, le président turc prévoit de suivre des mesures inflationnistes. Par ailleurs, la Banque Centrale de la Turquie a répondu à Erdogan en augmentant le taux d’intérêt de trois points: 16,5%, contre 13,5%. La décision de la Banque Centrale a immédiatement et positivement affecté le taux de change de la monnaie locale turque, en légère hausse par rapport au dollar pendant quelques heures, avant de retomber rapidement pour confirmer la profondeur de la crise. En outre, la dégringolade de la lire a encore été accélérée par les dernières déclarations d’Erdogan, selon lesquelles il avait l’intention de « contrôler étroitement la politique monétaire de son pays, s’il venait d’être réélu ». Des déclarations qui n’ont pas manqué d’augmenter l’inquiétude des investisseurs et ont provoqué une nouvelle chute de la devise turque.

Nous sommes donc loin du scénario des 15 années de pouvoir d’Erdogan, où il se vantait de son bilan économique. La stabilité de la lire turque a été parmi les réalisations les plus importantes des 15 dernières années. La Turquie a connu jusqu’en 2012 un tel boom économique que de nombreux économistes l’ont appelé le « miracle économique turc ». Cette stabilité associée à des taux de croissance économique élevés, atteignant parfois 7% par an, constituait un attrait majeur pour les investissements étrangers dans le marché boursier, le tourisme et d’autres secteurs. Erdogan s’en est toujours vanté et servi. Il ne le peut désormais plus.




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