Semaine du 25 avril au 1er mai 2018 - Numéro 1222
Mohamed Mohsen Abo El-Nour : Les Européens tentent un difficile jeu d’équilibriste
  A un peu plus de deux semaines de l'expiration de l'ultimatum fixé par Donald Trump aux Européens, le 12 mai, pour revoir l'accord sur le nucléaire, Mohamed Mohsen Abo El-Nour, expert du dossier iranien à l’Université d’Al-Azhar, analyse les différents scénarios à venir, ainsi que la marge de manoeuvres de l’Europe.
	Mohamed Mohsen Abo El-Nour
Maha Al-Cherbini 25-04-2018

Al-Ahram Hebdo : Le ministre iranien des Affaires étran­gères, Javad Zarif, vient de mettre en garde que son pays reprendra vigoureusement l’enrichissement de l’uranium si Washington rompt l’accord. Pensez-vous qu’il puisse mettre en oeuvre cette menace ?

Mohamed Mohsen Abo El-Nour : Je pense que les menaces de Zarif ne sont pas sérieuses. Elles visent seulement à faire pression sur la communauté internationale et surtout sur l’Ad­ministration américaine à l’approche de l’ultimatum. En plus, ces menaces visent à prouver au peuple iranien que le régime reste fort et inébranlable face aux menaces américaines. Si l’Iran met en oeuvre ces menaces et poursuit l’enrichissement de l’ura­nium à 20%, ce serait un faux pas stratégique qui lui ferait perdre le soutien des Européens. Il faut que Téhéran tente de se maîtriser si Washington se retire de l’accord afin d’éviter l’escalade et de discréditer les Etats-Unis sur la scène internatio­nale.

— Nous sommes à deux semaines de l’ultima­tum fixé par Donald Trump, quels scénarios sont à attendre de la part de l’Administration américaine ?

— Nous sommes face à deux scénarios possibles. Le premier est le retrait de Trump de l’accord, de quoi entraîner une réimposition des sanctions américaines décré­tées avant la conclusion de l’accord en juillet 2015. Cette réimpo­sition des sanctions aurait de lourdes séquelles sur l’économie iranienne car Washington contrôle et domine plus de 80% de l’économie mondiale. Alors, les Européens ne pourraient jamais compenser les pertes que subirait l’Iran en cas de réimposition des sanctions américaines. Pire encore, en cas de retrait améri­cain, les Etats-Unis pourraient sanctionner les sociétés euro­péennes qui investiraient en Iran comme c’était le cas de la banque BNP Paribas qui a tenté, en mai 2016, de conclure des contrats avec la Banque Centrale d'Iran alors que le Trésor amé­ricain lui a imposé des sanctions de 10 milliards de dollars. Pour moi, un éventuel retrait de Washington va réduire en poudre les 13 ans de tractations difficiles qui ont abouti à la conclusion du pacte nucléaire. Le second scénario serait que Washington reste dans l’accord, mais impose de lourdes sanctions à l’Iran dans les domaines qui ne sont pas inclus dans l’accord comme le développe­ment des missiles balistiques iraniens, les viola­tions des droits de l’homme et la perturbation de la sécurité régionale comme le soutien iranien aux Houthis au Yémen.

— Le président français, Emmanuel Macron, est actuellement à Washington, et avant de rencontrer son homologue américain, il a déclaré sur Fox News qu’il appelait Trump à rester dans le cadre de l’accord. A-t-il suffi­samment d’outils de pression ?

— Sans doute, la visite de Macron revêt une importance particulière, surtout que la position française sur l’Iran semble parfois ambiguë. Il va sans dire que le président français s’attache au pacte comme le reste des Européens, c’est pourquoi il veut tenter de convaincre Trump de ne pas s’en retirer. Mais, nul ne sait si Macron va réussir son pari ou non. Tous les scénarios restent sur la table. Malgré son attachement au pacte, le président français reste opposé au pro­gramme des missiles balistiques iranien, et s’inquiète de la menace que représente l’Iran pour la sécurité régionale, entre autres le soutien des Houthis au Yémen. Macron craint qu’une abrogation du pacte ne pousse l’Iran à reprendre ses activités nucléaires et qu’on ne revienne à la case zéro. N’oublions pas non plus que la France est le plus grand pays à avoir investi en Iran ces derniers mois. En tentant de sauver l’accord, le prési­dent français tente de sauver les 5 milliards d’euros que la société française Total avait dépensés pour l’évolution du champ gazier iranien Pars. Lors de sa visite à Washington, Macron va tenter de jouer le rôle de médiateur ou plutôt d’équi­libriste pour prouver le poids de son pays dans le règlement des dossiers les plus épineux de la planète.

— En même temps, 500 parlementaires allemands, britan­niques et français ont écrit cette semaine à leurs homologues américains pour soutenir l’accord. Ces efforts européens peuvent-ils porter leurs fruits ?

— En fait, les Européens sont entre le marteau et l’enclume. Ils tentent un difficile jeu d’équilibriste pour préserver un accord qu’ils jugent existentiel. Je pense que l’Union euro­péenne va tenter de convaincre Trump de ne pas quitter l’accord et d’imposer en contrepartie des sanctions contre l’Iran dans les domaines qui ne sont pas inclus dans le pacte, comme le pro­gramme de missiles balistiques, ou contre les Gardiens de la révolution ou des personnalités iraniennes inculpées dans des crimes de violation des droits de l’homme ou qui soutiennent les Houthis au Yémen.




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