Semaine du 25 avril au 1er mai 2018 - Numéro 1222
Turquie : Les nouvelles manoeuvres d’Erdogan
  En annonçant des législatives et une présidentielle anticipées, le 24 juin prochain le président turc, Recep Tayyip Erdogan, fait une nouvelle manigance pour briguer un nouveau mandat et mettre en oeuvre ses prérogatives que lui a conférées la révision constitutionnelle d’avril 2017.
Turquie  : Les nouvelles manoeuvres d’Erdogan
Faute de candidat fort devant lui, Erdogan semble le grand favori du scurtin anticipé.
Maha Al-Cherbini avec agences25-04-2018

Les manoeuvres du président turc, Recep Tayyip Erdogan, pour s’accrocher au pouvoir ne tarissent jamais. Un an jour pour jour après la révision constitutionnelle d’avril 2017 qui a élargi les pouvoirs du président et transformé le système parlementaire turc en présidentiel, Erdogan a déclenché une surprise, 18 avril, en annonçant une élection présidentielle et des législatives anticipées le 24 juin, soit un an et demi avant la date prévue initiale­ment le 3 novembre 2019. « Le Haut Comité électoral va immédia­tement commencer les préparatifs pour les élections du 24 juin 2018 », a déclaré M. Erdogan après que son allié nationaliste, Devlet Bahceli, chef du Parti d’action nationaliste (MHP), avait lancé la veille un appel en faveur d’élections antici­pées. Autrefois très critique envers Erdogan, M. Bahceli s’est imposé depuis plus d’un an comme l’un des alliés du président avec qui il a conclu un accord électoral pour le prochain scrutin.

Même si cette manoeuvre vise à donner un nouveau mandat aux pou­voirs renforcés à Erdogan, elle a été vue par l’opposition comme un signe de faiblesse de la part du parti au pouvoir (AKP) qui, jadis opposé à tout scrutin anticipé, n’est plus aujourd’hui assez fort pour survivre jusqu’aux élections de novembre 2019. Enthousiaste, le chef du princi­pal parti d’opposition (CHP), Kemal Kiliçdaroglu, a affirmé, vendredi 20 avril, que son parti allait emporter les législatives, alors que la co-présidente du HDP – parti pro-kurde— a promis, pour sa part, de répéter la surprise causée par son parti lors des législatives de juin 2015, où il a dépassé le taux de 10% néces­saire pour entrer au parlement. « La tenue de ces élections antici­pées est importante pour trouver des chefs capables de diriger correctement ce pays », s’est enthousiasmé le chef du CHP.

D’une pierre plusieurs coups

Tous ces développements imprévus ont pris de court nombre d’observateurs, surtout que ces élections surviennent dans un contexte régional très difficile pour la Turquie avec le débordement du conflit en Syrie, des relations très tendues avec la plupart des pays du voisinage, des tensions avec les Européens et les Américains, outre une situation éco­nomique délicate. Pourquoi donc Erdogan a-t-il convoqué ce scrutin anticipé? « Avant de répondre à cette question, il faut remarquer qu’Erdogan avait donné la tâche de l’annonce de ce scrutin à son allié nationaliste, Devlet Bahceli, et ne l’a pas annoncé lui-même. Un geste pré­médité, car si le président convoque un scrutin anticipé, ce sera une sorte de reconnaissance qu’il est en posi­tion de faiblesse. Mais, Erdogan tient à paraître en position de force devant son peuple jusqu’à la dernière minute », explique Béchir Abdel-Fattah, expert du dossier turc au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Quant aux motifs de la convoca­tion de ces élections, ils sont nom­breux et ne font que servir les inté­rêts d’Erdogan qui craint attendre novembre 2019, car la situation pourrait bien empirer d’ici là sur tous les plans, de quoi fragiliser le gouvernement. Sur le plan écono­mique, la crise économique pourrait s’aggraver, surtout que la livre turque perd beaucoup de sa valeur face au dollar et à l’euro. Sur le plan international aussi, les rela­tions de la Turquie avec ses voi­sins sont de plus en plus enveni­mées que ce soit avec la Grèce, Chypre, les Européens ou même avec les Etats-Unis, son allié au sein de l’Otan à cause du débor­dement du conflit en Syrie. « Erdogan réalise bien qu’at­tendre un an et demi ne va que lui accumuler des échecs, ce qui amenuiserait sa chance de rem­porter le vote de novembre 2019. Mais en anticipant le vote, il entend capitaliser sur ses succès militaires actuels en Syrie surtout la prise d’Afrine d’où les forces turques ont délogé la milice kurde, ce qui lui permet de jouer sur la fibre nationaliste de son électorat. Il compte aussi sur la dislocation de l’opposition et l’ab­sence d’un chef fort apte à rivaliser avec lui. Et surtout le taux de crois­sance économique qui a atteint les 7 % ces derniers mois. Le président turc veut miser sur ces acquis pour remporter un nouveau mandat », explique Dr Abdel-Fattah.

Mais surtout, ce double scrutin est crucial pour le président, car il va accélérer l’entrée en vigueur des mesures renforçant ses prérogatives adoptées lors du référendum constitu­tionnel d’avril 2017. Cette révision constitutionnelle a permis de transfor­mer le pays d’un système parlemen­taire à un système présidentiel et a permis à Erdogan de briguer deux nouveaux mandats présidentiels de cinq ans. « Ces réformes ne sont tou­jours pas entrées en vigueur et ne seront effectives qu’après les pro­chaines présidentielles, c’est pour­quoi Erdogan a anticipé le vote. Il ne peut pas attendre un an et demi pour étendre ses pouvoirs et renforcer son emprise sur le pays, surtout qu’il fait face à plusieurs défis économiques, politiques et régionaux surtout après son intervention en Syrie et en Iraq et la perturbation de ses relations avec ses voisins et l’Occident. Erdogan aiguise d’impatience afin d’être le maître absolu du pays », explique Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

Mais pour se disculper de toute accusation concernant sa volonté de devenir le maître absolu du pays, le président turc a justifié sa décision par la nécessité de passer urgemment au système présidentiel, afin de faire face à l’accélération des développe­ments en Syrie et la nécessité de prendre rapidement des décisions économiques importantes.

Avec un président avide de pou­voir comme Erdogan qui a remporté tous les scrutins depuis 2003, le résultat du prochain scrutin semble joué d’avance surtout à cause de l’absence d’un adversaire apte à rivaliser avec lui après la vague de purges massive qu’il a faite contre ses adversaires depuis le putsch manqué de juillet 2016.




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