Semaine 26 juillet au 1er août 2017 - Numéro 1185
Ismaïl Ould Cheikh Ahmed : La solution doit avoir un double aspect politique et sécuritaire
  Interviewé par l’Hebdo lors de son passage au Caire, l’émissaire onusien pour le Yémen, Ismaïl Ould Cheikh Ahmed, a passé en revue les efforts humanitaires et politiques de l’Onu dans ce pays, tout en renouvelant son appel à la reprise des négociations entre les parties belligérantes.
Ismaïl Ould Cheikh Ahmed
Ahmad Eleib26-07-2017

Al-ahram hebdo : Vous avez commencé vos fonctions en tant qu’envoyé spécial de l’Onu pour le Yémen en avril 2015. Quel est votre bilan plus de deux ans après ?
Ismaïl Ould Cheikh Ahmed : Plus de deux ans après, les gens se demandent pourquoi nous n’avons pas réussi à trouver une issue à la crise. La question est légitime, mais elle suppose que rien n’a été fait. Or, durant cette période, beaucoup d’efforts ont été déployés pour rassembler les parties belligérantes autour de la table de négociations. Pendant une période de trois mois, le dialogue direct ne s’est pas interrompu entre ces parties, ce qui, d’habitude, est très difficile en situation de guerre. Aussi avons-nous réussi, avec l’aide des pays de la région et des pays membres du Conseil de sécurité, à convaincre les Houthis d’accepter la résolution 2216 ...

— Vous aviez été coordonnateur humanitaire au Yémen à un moment où la situation humanitaire n’était pas non plus dramatique. N’existe-t-il pas de plan onusien pour faire face à cette crise ?
— J’ai été coordonnateur humanitaire au Yémen entre 2012 et 2014. A cette époque, 7 millions de personnes, soit un tiers de la population, avaient besoin d’une assistance humanitaire. Aujourd’hui, c’est le cas de 85 % des 18,8 millions de Yéménites. Un tiers de la population est au bord de la famine, le choléra sévit depuis plusieurs semaines avec 300 000 personnes atteintes, dont 2 000 sont décédées. Le Yémen est aujourd’hui le pays le plus touché par la malnutrition des enfants, alors que des maladies rares sont apparues, notamment la poliomyélite et la rougeole. Mais en dépit des conditions difficiles et d’une situation sécuritaire dégradée, les équipes humanitaires et les ONG ont choisi de ne pas quitter le pays et de continuer leur travail. J’aimerais ajouter que pour l’année 2017, nous avions besoin de 2,2 milliards de dollars pour combattre cette crise humanitaire, la moitié de l’année s’est écoulée et nous n’avons obtenu que 30 % de cette somme.

— Lors de votre dernière visite au Yémen en mai dernier, votre cortège a été pris pour cible. Y avez-vous vu une volonté de saboter la médiation onusienne ?
— Absolument, mais ce genre d’actes ne risque pas de nous décourager. Après l’incident, la garde m’a conseillé de quitter Sanaa, mais j’y suis resté 3 jours pendant lesquels j’ai fait de nombreux déplacements pour rencontrer des dirigeants du Congrès national et d’Ansarallah. Mais ce qui m’a attristé encore plus est que cet incident, et c’est le plus grave à mon avis, c’est notre échec à réunir les différentes parties autour des initiatives avec lesquelles j’étais venu, celle du règlement politique et celle concernant le port de Hodeïda. Cet échec s’explique en partie par l’idée erronée que se fait Ansarallah des intentions de la communauté internationale.

— Les rencontres que vous avez eues avec les dirigeants houthis et les partisans de l’ex-président Ali Abdallah Saleh vous ont-elles donné l’impression qu’il existait des voix discordantes au sein de ce front ?
— Certains le pensent, et il se peut qu’il y ait des différends entre les dirigeants d’Ansarallah ou au sein du front plus large des partisans de l’ex-président Saleh, mais à mon avis, cela n’a pas donné lieu à des divisions. Ce que j’ai constaté lors de ma dernière visite c’est qu’ils parlent tous d’une même voix.

— Les interventions régionales dans la crise du Yémen, notamment de la part de l’Iran, ont-elles toujours une influence ?
— Les combattants d’Ansarallah reconnaissent avoir reçu une assistance de l’Iran, même s’ils minimisent son importance. De son côté, l’Iran affirme ne s’être jamais ingéré au Yémen. C’est une prise de position officielle qu’on respecte.

— Des négociations ont eu lieu entre les Houthis et des responsables sécuritaires saoudiens. S’agit-il d’un processus à part, distinct de la médiation de l’Onu ? Comment voyez-vous ces négociations ?
— C’est un processus à part qu’on a d’ailleurs encouragé. A mon avis, c’était une bonne initiative, et nous avons aidé à sa concrétisation. L’Arabie saoudite s’inquiète pour ses frontières, surtout que des missiles ont été tirés sur de grandes villes saoudiennes. Les Saoudiens parlent aussi d’une présence iranienne. Je pense que si les Houthis étaient sérieux à dissiper ces craintes, on pourrait avancer plus facilement sur ce chemin.

— Vous avez réitéré les appels à la reprise des négociations. Quel serait le point de départ ?
— Toutes les idées ont été déjà évoquées lors des trois mois de négociations directes et indirectes qui ont eu lieu au Koweït. Je dis toujours que la solution a un double aspect politique et sécuritaire. Ce dernier implique notamment le retrait et la remise des armes. Il est impensable de laisser le contrôle des villes et des institutions à des groupes paramilitaires. Pour le côté politique, on parle de partenariat et d’une représentation des Houthis, des partisans de Ali Abdallah Saleh et des autres factions dans n’importe quel gouvernement futur. Je pense qu’un règlement ne sortira pas de ce cadre. On pourra bien sûr débattre de la nature de l’institution de la présidence de la République, de la formation du gouvernement, de l’organisation des élections, mais ce sont vraiment des détails.

— Vous avez insisté sur le port de Hodeïda au sein du Conseil de sécurité, mais aussi lors de votre récente tournée dans la région, ce qui a donné l’impression que les négociations ont pris une nouvelle tournure, ou que Hodeïda a pris le dessus sur les négociations …
— C’est une question importante dans la mesure où elle me permet de clarifier la situation. Certains croient qu’on a laissé tomber la solution globale pour s’intéresser au port de Hodeïda. C’est faux. En fait, Hodeïda n’est qu’un pas vers une solution globale. La coalition arabe et le gouvernement légitime préparaient une offensive militaire contre ce port. Ils l’ont même annoncé lors de la visite dans la région du secrétaire général de l’Onu. Alors que pour l’Onu, une nouvelle opération militaire aurait des conséquences désastreuses sur la situation humanitaire et la sécurité de toute la région. Nous avons donc avancé certaines propositions aux Saoudiens et au gouvernement légitime, qu’ils ont partiellement acceptées. Il ne s’agissait pas d’un accord signé, mais simplement de propositions que nous avons également partagées avec le Congrès national et Ansarallah.

— Quelle est la teneur de ces propositions ?
— Au niveau sécuritaire, nous avons proposé la mise en place d’une commission militaire formée d’officiers qui n’ont pas été directement impliqués dans la guerre et qui sont acceptés par toutes les parties. Cette commission serait chargée de contrôler le port et la ville de Hodeïda. Au niveau économique, il s’agit de former une commission d’économistes et d’hommes d’affaires, sous la houlette de l’Onu, pour la gestion des recettes du port (douanes et autres droits), de quoi assurer le paiement des traitements des fonctionnaires. Ce que nous souhaitons, c’est de généraliser ce schéma — où les finances sont gérées par la Banque centrale avec l’aide de l’Onu et de la Banque mondiale — aux autres ports, Aden, Mukalla, Mokha, etc. Mais malheureusement, des intérêts personnels entrent en jeu et font que certains rejettent ces idées.

— Y a-t-il lieu d’être optimiste ?
— Sans doute. Je veux souligner que la solution de la crise au Yémen est à portée de main, pourvu qu’il y ait une volonté politique.

— Comment évaluez-vous le rôle de l’Egypte à la lumière des entretiens que vous avez eus avec des responsables au Caire ?
— Je tiens à remercier le gouvernement et le peuple égyptiens pour avoir accueilli dans leur pays plus de 100 000 Yéménites qui bénéficient de toutes les facilités. C’est un chiffre qui m’a personnellement surpris. Sinon, je compte beaucoup sur le rôle et le soutien de l’Egypte au sein du Conseil de sécurité .




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