Semaine 26 juillet au 1er août 2017 - Numéro 1185
Warraq dans l’expectative
  Le calme est revenu sur l'île de Warraq, quelques jours après la tension provoquée par une campagne de démolition des bâtiments contrevenants. Mais les habitants s'interrogent toujours sur le sort de leur île. Reportage.
Warraq dans l’expectative
Une des 700 maisons contrevenantes qui ont été démolies par les forces de la police. (Photo : Mohamad Moustapha)
Ola Hamdi26-07-2017

La vie semble reprendre son cours normal sur l’île de Warraq, théâtre de tensions la semaine dernière, suite à une campagne gouvernementale visant à démolir ses bâtiments contrevenants. Pourtant, l’inquiétude des habitants est bel et bien sentie. A l’entrée de l’île, les tok-toks forment une file d’attente pour ramener les habitants à leurs maisons. Ils sillonnent des routes très étroites au milieu des terres agricoles. Les bâtiments sont construits en ciment et la plupart d’entre eux ne dépassent pas les deux ou les trois étages. L’île souffre clairement d’un manque d’infrastructures. L’électricité y est, mais pas d’eau potable. De petits véhicules vendent l’eau à 2,5 L.E. la bouteille. Il existe deux écoles, une primaire et une préparatoire dans l’île, un bureau de poste et un poste de police ainsi qu’un centre médical très modeste. Des services précaires lorsque l’on sait que c’est l’une des plus grandes îles du pays, avec une surface de 1 600 feddans, habitée par plus de 100 000 habitants. La pêche et l’agriculture constituent les deux principales activités de ses habitants. Les ferry-boats constituent le seul moyen de transport reliant l’île à la ville. Caractérisé par son lieu distingué au centre du Nil, Warraq avait été classée réserve naturelle. Pourtant, la décision a été annulée le mois dernier par le premier ministre Chérif Ismaïl. Un prélude.

En effet, tout était normal à Warraq jusqu’au dimanche 16 juillet, lorsque des responsables du gouvernorat de Guiza se sont dirigés vers l’île, accompagnés par des membres des forces de la police pour exécuter une décision de démolir 700 bâtiments contrevenants, soulevant un tollé. Quelques maisons à peine ont été démolies. Sous le choc, les occupants de l’île se sont opposés à la démolition de leurs domiciles par tous les moyens, y compris le recours à la violence contre les forces de l’ordre. Les accrochages ont fait un mort et des dizaines de blessés parmi les forces de la police. La décision du gouvernorat de Guiza s’inscrit dans le cadre d’une vaste campagne ordonnée par le président Abdel-Fattah Al-Sissi et lancée, il y a quelques mois, dans tout le pays pour récupérer les terrains usurpés de l’Etat.

Une décision reportée

Pour atténuer la tension, les forces de l’ordre se sont retirés de l’île, mais les responsables affirment que les ordres de démolition seront exécutés prochainement en respect à l’Etat du droit.

Depuis, les habitants sont dans la tourmente. Ils vivent un état d’anticipation face à un sort inconnu. Al-Ahram Hebdo s’est rendu à l’île, vendredi 21 juillet. Il est midi, le temps de la prière du vendredi, tout le monde afflue vers la mosquée. Pendant et après le prêche, les prières se multiplient, implorant Dieu de les protéger. A la sortie de la mosquée, les habitants, par groupes, rentrent chez eux. Tous parlent de la même chose : le sort de l’île. Car le gouvernement a clairement annoncé qu’il n’était pas question de revenir sur cette décision. Toutefois, il a tenu à rassurer que les autorités n’envisagent pas d’évacuer toute l’île comme le véhiculent certains. Le gouverneur de Guiza a déclaré que seuls les bâtiments contrevenants sans preuves de propriété seront démolis.

Des propos loin de rassurer les habitants qui ne trouvent pas logique de quitter les maisons où ils habitent depuis des décennies. « On respecte aussi la loi, mais on n’a pas été averti préalablement comme l’exige aussi la loi, ils sont venus démolir nos maisons à l’improviste sans nous offrir d’alternative. S’il y a quelqu’un qui a violé la terre de l’Etat, comme ils disent, il faut légaliser son statut au lieu de le jeter à la rue sans abri », s’insurge hadj Ibrahim, un homme âgé de 90 ans. Tout comme Mohamad, un jeune homme de 18 ans, chauffeur d’un tok-tok, qui souhaite continuer sa vie dans l’île où il a vécu depuis sa naissance. « Ma carte d’identité et mon certificat de la naissance prouvent que je suis le fils de cette terre, pourquoi veulent-t-ils nous évacuer aujourd’hui ? », se demande-t-il avec amertume. D’autres se disent plus inquiets, comme Sayed, un autre habitant convaincu que le gouvernement veut investir sur cette île au détriment des droits de ses habitants. « Nos parents sont nés ici. Ils veulent la donner aux Emirats pour qu’ils construisent des hôtels », croit-il. Un autre habitant sollicite l’intervention du président de la République. « Nous ne sommes pas de voyous. On a élu le président Sissi et on lui demande aujourd’hui de résoudre notre crise », s’écrie hadj Abdallah, âgé de 70 ans. Il ajoute que l’île de Warraq n’est pas une zone sauvage, et la plupart des habitants disposent des contrats officiels prouvant la possession des terrains sur lesquels sont construits leurs domiciles.

Au-delà de ces diatribes, les habitants ne comptent pas rester les bras croisés. Lors d’une réunion, tenue vendredi après la prière au domicile de Hussein Zidane, un représentant des habitants de l’île, ils ont tous affirmé la légalité de leur statut. « L’Etat possède 60 feddans de la terre de l’île, et le reste de 1 500 feddans sont possédés par les habitants qui ont des preuves de propriété. Quant aux 60 feddans, ce sont des terres agricoles louées et l’on paye régulièrement les loyers au gouvernement », explique Zidane. Il fait savoir qu’il s’est réuni avec des responsables pour négocier de l’ordre de démolition. Zidane reconnaît que la situation est compliquée. « Hélas, on ne peut pas recourir à la justice parce qu’on n’a pas reçu de notifications officielles sur ces ordres de démolition pour les présenter au tribunal. On ne peut pas non plus compter sur le parlement, c’est vrai que plusieurs députés se sont rendus à l’île et ont promis de régler la crise, mais rien n’est certain », confie-t-il.

Si certains ont encore l’espoir que la crise sera réglée, ce n’est pas le cas de Fatma. Assise devant les débris de sa maison détruite, cette jeune femme de 30 ans, née dans cette île, se demande où était le gouvernement lorsque sa famille a construit la maison depuis des décennies. « On a beaucoup dépensé pour la construire. Et en un clin d’oeil, on vient la démolir », regrette-t-elle avec amertume. A côté d’elle, d’autres continuent leur vie comme si de rien n’était. Un jeune homme, entouré de ses amis, prépare sa cérémonie de mariage.




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