Semaine 21 au 27 juin 2017 - Numéro 1181
Casser les prix, une politique de séduction néfaste
  L’Egypte est la destination touristique la moins chère en Afrique et la deuxième destination mondiale bon marché derrière l'Iran. Un constat qui déplaît à de nombreux professionnels qui déplorent une pratique favorisant la quantité au détriment de la qualité.
Casser les prix, une politique de séduction néfaste
La baisse des prix des hôtels serait-elle le sort du secteur du tourisme ?
Dalia Farouq21-06-2017

La publication de l’édition 2017 de l’indice mondial de la compétitivité touris­tique The Travel & Tourism Competitiveness Index 2017 Ranking publié par le Forum économique mondial (WEF), et qui place l’Egypte en tête de liste des destinations les moins chères en Afrique et au Moyen-Orient, n’a pas laissé le ministre du Tourisme indifférent. Immédiatement après cette annonce, le ministère a commencé à étudier les outils néces­saires afin de fixer des limites pour les prix des nuitées et des services touris­tiques, selon le nombre d’étoiles et la qualité des services offerts. Ce rap­port est, en fait, révélateur de l’état du tourisme en Egypte qui a souffert au cours des six dernières années de la chute du nombre des touristes. C’est cette chute qui a poussé les profes­sionnels du tourisme à baisser les prix afin d’encourager les touristes à venir. « Le ministre du Tourisme insiste sur la coopération avec le secteur privé afin de s’entendre sur des prix qui assurent une marge de bénéfices convenable, tout en restant compéti­tifs avec les destinations touristiques concurrentes. Le secteur privé doit réaliser que le respect des prix mini­mums est dans son intérêt, surtout que la demande sur l’Egypte com­mence à augmenter », explique ainsi Abdel-Fattah Al-Assi, ministre-adjoint du Tourisme chargé du secteur des hôtels. « Nous allons aussi appli­quer un nouveau système de classifi­cation pour les hôtels en Egypte connu sous le nom de NN ou Nouvelles Normes, qui comprend des critères très stricts pour les services présentés », affirme Al-Assi.

Quantité ou qualité ?

En fait, le système NN devait être opérationnel en 2010, mais avec la crise que subit le secteur, son applica­tion a été ajournée faute de finance­ment. « On va certainement donner un délai pour les hôtels pour s’adap­ter aux nouvelles normes. En ce qui concerne les prix, nous allons prendre en considération les contrats déjà signés avec les tour-opérateurs occi­dentaux. L’imposition des prix mini­mums concerne de nouveaux pro­grammes touristiques qui ne seront pas appliqués avant début 2018 », conclut Abdel-Fattah Al-Assi.

En fait, chaque agence, dans le but de promouvoir son programme, adopte une politique de séduction qui s’avère finalement catastrophique et qui est basée sur la réduction afin d’attirer un plus grand nombre de touristes et réaliser plus de rentrées. « Les programmes de visites touris­tiques offerts par les agences de voyages sont plus ou moins pareils. Ainsi, les agences ne trouvant pas d’autres solutions pour attirer le tou­riste, cassent les prix », explique Nagui Eriane, membre de la Chambre des hôtels. En même temps, pour récupérer un minimum de bénéfices, ils diminuent la qualité du transport, de la nourriture et même du loge­ment. « Promouvoir le tourisme de qualité ou de quantité ? C’est tou­jours la même question qui se pose toujours à chaque crise », estime Eriane.

Car, des prix trop bas nuisent à la réputation touristique de l’Egypte. « Un séjour d’une semaine à Charm Al-Cheikh ou à Hurghada à 150 dollars, c’est scandaleux pour un pays comme l’Egypte avec tous les atouts et les infrastructures touris­tiques qu’elle possède », s’indigne Elhami Al-Zayat, ex-président de l’Union des Chambres de tourisme, qui estime que la baisse des prix a dépassé les bornes.

Des services médiocres

Une baisse qui a certainement affecté le niveau des services présen­tés aux touristes, notamment à cause du manque du budget nécessaire pour l’aménagement et la maintenance des établissements touristiques. « Résultat : l’Egypte est devenue une destination pour les touristes pauvres qui n’exigent pas des services de qua­lité. Les touristes riches se sont tour­nés vers la Turquie et les Emirats arabes unis », se lamente Al-Zayat. Selon lui, la baisse des prix n’est pas toujours une bonne solution en cas de crise, puisque celui qui a peur de la situation en Egypte ne viendra pas de toute façon. Il est préférable de don­ner des offres touristiques comme des nuitées gratuites ou faire une forte réduction pour les enfants par exemple. « Le ministère du Tourisme doit intervenir pour assurer un cer­tain équilibre et mettre un minimum pour les prix des nuitées touristiques, tout en inspectant le niveau des ser­vices présentés dans les hôtels, notamment ceux qui sont en rapport avec l’hygiène et l’environnement », reprend le président de l’Union des Chambres de tourisme.

Pour sa part, Ali Ghoneim, membre de la Chambre des hôtels, refuse la politique adoptée par quelques agences de casser les prix. « Il faut prendre en considération actuelle­ment la dévaluation de la livre égyp­tienne face aux autres monnaies. Suite à cette différence de taux de change, visiter l’Egypte et quelques pays du tiers-monde serait pour les uns très bon marché », estime-t-il. Il insiste sur le fait que le ministère doit trouver des outils pour garantir le respect des prix minimums.

« En fait, les hôtels signent des contrats avec les agences de voyages avec des prix convenables, mais ils offrent ce qu’on appelle des réduc­tions promotionnelles qui peuvent atteindre jusqu’à 60 % des prix ini­tiaux », explique Ghoneim. D’après lui, le ministère doit pénaliser de telles infractions soit en imposant des amendes, soit en dégradant l’hôtel en question.

Une pratique ancienne

Magdi Sélim, expert de tourisme, indique que le phénomène n’est pas nouveau. Chaque fois que le secteur affronte une crise, les professionnels ont recours à la solution facile, celle de casser les prix ou en d’autres termes choisir la quantité en dépit de la qualité du tourisme. En fait, l’Egypte a déjà pratiqué cette poli­tique en 1991, après la guerre du Golfe et à la fin des années 1990 suite à l’attentat terroriste de Louqsor en 1997. Selon lui, cette politique n’a pas donné ses fruits même avec le développement du tourisme de masse qui, en réalité, ne génère pas d’énormes revenus, à cause de la nature même du touriste, qui ne dépense rien en Egypte et qui, généra­lement, opte pour les programmes « tout inclus ».

Pourtant, malgré toutes ces cri­tiques, la pratique se poursuit. Pour la contrer, « il est nécessaire de mettre en place des législations fermes qui organisent l’opération de l’offre et de la demande, d'imposer des prix mini­mums, et de superviser la qualité des services touristiques. C’est le seul moyen de redresser le tourisme en Egypte », conclut Magdi Sélim.

Quatre critères de classement

Selon l’édition 2017 de l’indice mondial de la compétitivité touristique The Travel & Tourism Competitiveness Index 2017 Ranking publié par le Forum économique mondial (WEF) à l’échelle de l’Afrique, l’Egypte est suivie par l’Algérie (4e à l’échelle mondiale) dans ce classement qui se base sur quatre critères : les taxes sur les voyages et le transport, le prix moyen d’une chambre d’hôtel, la parité du pouvoir d’achat et les prix de vente au public du carburant. La Tunisie (9e à l’échelle mondiale) occupe la troisième position à l’échelle africaine, devant le Botswana (13e au plan mondial), le Gabon (25e), la Namibie (30e), la Tanzanie (34e), la Gambie (36e) et l’Afrique du Sud (43e). Le Maroc (47e à l’échelle mondiale) ferme le top 10 africain. Selon les experts, les destinations africaines les moins chères ne sont pas nécessairement mal classées dans l’indice général de la compétitivité touristique à l’échelle planétaire qui se base sur 14 indica­teurs, dont la sécurité, la santé, l’hygiène, l’ouverture sur le monde, la valorisation des ressources naturelles, le marketing touristique, le niveau des prix et les infrastructures routières et aéroportuaires.




Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire