Semaine du 31 mai au 6 juin 2017 - Numéro 1178
La Tunisie secouée par la crise économique
  En dépit des mesures prises par le gouvernement tunisien, la crise économique subsiste et alimente une vague de protestations sociales au sud du pays.
La Tunisie secouée par la crise économique
La vague de protestations sociales a commencé il y a un mois dans la vaste région de Tataouine, au sud du pays. (Photo : Reuters)
Sabah Sabet avec agences31-05-2017

Dans le cadre d’un coup de filet anticor­ruption, les autorités tunisiennes ont annoncé, cette semaine, le gel des avoirs de huit hommes d’affaires soup­çonnés de corruption. Cette décision a été prise à la suite d’une enquête prouvant l’implication de ces hommes d’affaires « dans des relations qui leur ont permis de réaliser illégalement d’énormes béné­fices », a déclaré le président de la commission chargée de la confiscation de biens au profit de l’Etat, Mounir Ferchichi. D’après cette enquête, ces personnes auraient tiré profit de leurs relations, avant la Révolution de 2011, avec le clan du dicta­teur déchu Zine El Abidine Ben Ali et des membres de son régime dont les biens ont été confisqués en 2012. Parmi eux figurent le richissime et médiatique, Chafik Jarraya, et l’ex-candidat à la présidence, Yassine Chennoufi, qui ont été placés en résidence surveillée pour être interrogés au secret dans le cadre d’un coup de filet anticorruption qui a fait sensation.

Le fait que le gel des avoirs intervienne au même moment que la campagne anticorruption est « une coïncidence », a assuré Ferchichi. « En tout, dix hommes d’affaires ou contrebandiers présumés ont été arrêtés depuis mardi 23 mai pour des soupçons de corruption et de complot contre la sûreté de l’Etat », a indiqué vendredi à l’AFP un haut respon­sable sous le couvert de l’anonymat. Ils sont notam­ment accusés par les autorités de « financement de mouvements de protestation » dans diverses régions.En fait, les mesures anticorruption, qui visent à résoudre la crise économique frappant le pays depuis quelques années, interviennent, alors que le sud du pays témoigne d’une vague de protestations sociales.La vaste région de Tataouine (500 km au sud de Tunis), où se trouve le complexe pétrolier d’El-Kamour, a été le théâtre de violents troubles sociaux ces derniers jours. Un sit-in organisé depuis plusieurs semaines, sur la base de revendications sociales, à proximité de ce site énergétique, a dégénéré en heurts la semaine dernière. Un manifestant a été tué lundi 22 mai « accidentellement », selon les autori­tés, par un véhicule de la Garde nationale, et les violences ont gagné la préfecture de Tataouine. Plusieurs dizaines de personnes, dont une vingtaine de membres des forces de l’ordre, ont été blessées. Les postes de la police et de la gendarmerie de Tataouine ont été incendiés, et une information judi­ciaire a été ouverte. Dans un pays secoué par de fré­quents troubles sociaux depuis la chute de la dicta­ture en janvier 2011, il s’agit des événements les plus sérieux depuis début 2016.

« Il y a de l’incitation sur les réseaux sociaux (...), des appels à la désobéissance civile (...) et même au coup d’Etat dernièrement », a déploré le porte-parole de la Garde nationale, Khalifa Chibani, sur la radio Mosaïque FM. Le ministre de l’Emploi, Imed Hammami, chargé des négociations sur le dossier El-Kamour/Tataouine, avait auparavant accu­sé — sans les nommer — « des candidats à la prési­dence et des partis en faillite » d’être derrière ces événements. Selon Mosaïque FM, des heurts noc­turnes ont eu lieu aussi à Kébili, à plus de 200 km au nord-ouest de Tataouine. Une grève générale a été décrétée dans la ville voisine de Douz. Le gouverne­ment doit s’attaquer aux problèmes « qui font ressen­tir aux Tunisiens que rien n’a changé depuis le 14 janvier 2011. Sinon le pire est à craindre », a plaidé le quotidien La Presse.

A Tunis, où des manifestations ont eu lieu lundi, certains slogans de la révolution ont ressurgi, dans un contexte où le pouvoir est déjà vivement décrié pour un projet de loi d’amnistie — sous conditions — des faits de corruption. « Le chef de l’Etat est respon­sable de ce décès, de ce qui s’est passé à Tatline et se passera dans d’autres régions, surtout après son discours sur le recours à l’armée », a réagi la Coordination nationale des mouvements sociaux.

Le porte-parole du gouvernement, Iyed Dahmani a, lui, rappelé sur Shems FM que la Tunisie était « aujourd’hui un régime démocratique ». « Dans toutes les démocraties, il n’y a pas d’autre solution que d’appliquer la loi et de dialoguer avec les mani­festants », a-t-il dit.

Risques d’escalade

Le calme est ensuite revenu aussi bien à Tataouine qu’à El-Kamour, tandis que les autorités ont mis en garde contre un risque d’escalade dans un pays mar­qué par plusieurs épisodes de troubles sociaux depuis sa Révolution de 2011. Premier pays à être entré dans le mouvement des révolutions dans le monde arabe, la Tunisie n’a pas pu réaliser les ambitions de son peuple, surtout qu’elle affronte de graves défis économiques et sécuritaires. La Tunisie avait connu une série noire d’attentats en 2015 qui avait choqué le pays et laminé le tourisme, secteur-clé de l’écono­mie. En mars 2015, 22 personnes dont 21 touristes avaient été tuées au musée du Bardo à Tunis. Et en novembre de la même année, 12 agents de la garde présidentielle avaient péri dans un attentat suicide en pleine capitale. Depuis, la situation s’est nettement améliorée selon les observateurs.

La Tunisie a fait « des pas très importants dans la guerre contre le terrorisme (...) mais les menaces existent toujours », a récemment dit le premier ministre, Youssef Chahed. Selon le Centre des études stratégiques et diplomatiques tunisien (CSDS), la crise actuelle à Tataouine a été traitée par le gouver­nement comme un problème de chômage et celui-ci a donc pris un ensemble de décisions fragiles, tandis que l’origine de la crise est le manque de confiance dans l’autorité centrale en ce qui concerne la transpa­rence et la justice dans la distribution des ressources naturelles. Pour sortir de l’impasse, le centre sou­ligne certaines mesures qui doivent être prises par le gouvernement, entre autres établir la confiance entre le gouvernement et les citoyens à travers l’annonce de politiques claires, et augmenter les investissements internes.




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