Semaine du 26 avril au 2 mai 2017 - Numéro 1173
Amir Al-Saffar : Le multiculturalisme à travers la musique
  Le trompettiste de jazz modal, Amir Al-Saffar, se lance dans une approche transculturelle. Actuellement, il se prépare à plusieurs tournées à travers le monde, avec son nouvel orchestre My Rivers of Sound rassemblant des musiciens arabes et européens.
Le multiculturalisme à travers la musique
(Photo : Mohamad Moustapha)
Névine Lameï26-04-2017

S’appuyant sur une forma­tion classique, sa musique, qui jongle entre le jazz américain et le maqam ira­qien (musique modale), s’inspire profondément de sa double nationa­lité, l’américaine et l’iraqienne. Une richesse que vit le trompettiste, chan­teur, compositeur et joueur de santour (cithare iraqienne), Amir Al-Saffar. Il s’agit d’un musicien préoccupé par les rencontres de métissage culturel. Sa musique est porteuse d’un mes­sage sociopolitique. Elle est humaine, à la fois profonde et provocatrice. Al-Saffar vient de se produire en Egypte, au Festival D-CAF des arts contemporains.

Né à Chicago, de père iraqien, pro­fesseur de physique à l’Université Depaul, et de mère américaine, pro­fesseure de littérature espagnole à l’Université d’Illinois, le petit Amir Al-Saffar jouissait d’un mode de vie américain, dans une société très ouverte et multiculturelle. Et ce, contrairement à celle vécue par son père à Bagdad, avec toutes sortes de contraintes sociales. Ce qui a valu à son père, vu l’exigence de son métier de physicien, de quitter Bagdad au début des années 1970, pour aller s’installer à Chicago. A 3 ans à peine, Al-Saffar était déjà baigné de musique, influencé non seulement par ses deux soeurs aînées, violonistes passionnées de musique classique, mais aussi par les ren­contres musicales men­suelles qu’organisait son père entre amis, à l’Association musicale iraqienne. « C’est dans cette association située tout près de notre mai­son que j’ai eu la chance de toucher à la musique arabe et de découvrir le beau tarab d’Oum Kalsoum ... Un genre musical complètement nouveau pour moi, moi qui aimait écouter exclusivement le jazz et le blues américains. Sans doute, ce sont ces oreilles élevées à entendre deux genres de musique dif­férents, qui ont formé ma personnalité musicale, celle d’aujourd’hui », déclare Amir Al-Saffar, un passionné dès sa tendre enfance des Beatles. « La musique des Beatles est une musique émouvante, avec de beaux arrangements, des détails dans la répartition, des diversités, des richesses et des qualités sonores propres à de multiples instruments. Placés à la proue de l’évolution de la jeunesse et de la culture populaire des années 1960, les Beatles, leur habille­ment, leur orientation, leur popularité planétaire, leur conscience sociale et politique grandissante ont dépassé la musique, et ont influencé les révolu­tions sociales et culturelles de leur époque », admire Al-Saffar, touché par cette troupe, mais aussi par Louis Armstrong et Miles Davis. « Ces deux célèbres trompettistes de jazz et de blues américains se caractérisent dans leur jeu musical par une grande sensibilité musicale et par la fragilité qu’ils arrivent à donner au son », explique Al-Saffar qui, à l’âge de 18 ans, par amour pour la trompette, commence à travailler dans des bars clubs, aux alentours de Chicago, l’un des berceaux du jazz.

Un jour, Al-Saffar se fait remarquer par le pianiste et chef d’orchestre israélo-argentin, Daniel Barenboim, lequel résidait dans le temps aux Etats-Unis, pour diri­ger l’Orchestre sym­phonique de Chicago. Un orchestre dont il est devenu membre en 2015 et qui a été pour Al-Saffar un atelier de formation avec le com­positeur et chef d’or­chestre français Pierre Boulez (1925-2016) invité par l’Orchestre symphonique de Chicago, pour un festi­val dédié à sa musique. Pour être à la hauteur d’un tel festival, il a fallu qu’Al-Saffar passe tout d’abord par des études musicales, couronnées en 1999 par un diplôme en musique clas­sique, de l’Université Depaul, Chicago.

L’année 1999 est une année mar­quante dans la vie d’Al-Saffar. Voici que le jeune diplômé voyage à Weimar, en Allemagne, avec son maître Daniel Barenboim, pour parti­ciper à un autre atelier musical ras­semblant cette fois-ci 80 jeunes ins­trumentistes d’Israël, de pays arabes et de territoires palestiniens. Tous unis en Allemagne pour se former, ils jouent ensemble dans un nouvel orchestre formé par Barenboim, en collaboration avec l’écrivain pales­tino-américain Edward Saïd. A savoir : l’Orchestre du Diwan occi­dental-oriental. « Ensemble, Barenboim et Edward Saïd visaient, à travers ce projet musical poétique, à promouvoir, par la musique, le dialo­gue et la paix au Proche-Orient entre juifs et Arabes. A l’époque, on avait encore de l’espoir. Aujourd’hui, le monde arabe vit plus de conflits et de dispersions », regrette Al-Saffar.

L’expérience du dialogue musical, cela suscite l’intérêt d’Al-Saffar. De retour à Chicago, il se joint à la troupe Salam (paix) de la musique arabe, fondée par sa soeur aînée pour encourager son frère à savourer la musique de ses ancêtres, notamment les maqamate, elle lui fait écouter un CD jouant de la trompette sur un quart de ton. « En écoutant ce CD, j’étais ébloui. J’ai su après que c’était la musique de l’admirable trompettiste égyptien Sami Al-Babli. Sa musique douce et feutrée, mêlant un beau contraste à pulsion duelle, avec un instrument occidental, donne d’admirables sons dont le prélude fait un peu dans l’oriental. Je me demandais comment Al-Babli a réus­si à faire adapter sa trompette à un jeu mélodique basé sur les modes orientaux à quarts de tons. C’est du génie et non de la magie », déclare Al-Saffar.

Lors de sa première visite en Egypte en 1999, Al-Saffar fait la connais­sance de son mentor à l’Opéra du Caire. « A L’instar d’Al-Babli, j’aime expérimenter avec ma trompette de nouvelles techniques pour jouer les micro-intervalles qu’on trouve dans la musique des maqamate. D’ailleurs, ma trompette engagée est capable de marier la musique occidentale clas­sique, à base géométrique structurelle et tonale, à la musique orientale et arabe, très sentimentale. Ma musique est comme l’eau qui coule du Tigre à l’Euphrate, passant par le Nil. En dépit du fait que je sois né aux Etats-Unis, je porte en moi des gènes arabes. Ma musique est le miroir de ma dualité identitaire », affirme Al-Saffar dont la musique est jouée avec le maximum de sensations et d’émotions humaines. « Je refuse de définir ma musique de World Music. Je préfère la nommer Al-Amiriya portant mon prénom qui signifie en arabe le prince », accentue Al-Saffar.

De retour aux Etats-Unis en 2000, Al-Saffar approfondit ses études de jazz, notamment l’afro-cubain. En 2001, lauréat du concours Carmine Caruso International Jazz Trumpet, aux Etats-Unis, Al-Saffar empoche 10 000 dollars. Avec cet argent, il achète un billet d’avion pour le Maroc. « Je voulais aller en Iraq pour étudier le maqam iraqien et l’insérer dans ma musique. Mais c’était diffi­cile de rentrer en Iraq, vu les pro­blèmes de sécurité, surtout suite aux attentats du 11 septembre. Cela m’a beaucoup peiné. Avant la première guerre du Golfe de 1991, l’Iraq était un pays riche et ses habitants vivaient en paix. Actuellement, l’Iraq vit dans la pauvreté et la misère », dit-il, non sans peine.

Al-Saffar est également disciple du maître incontestable du maqam ira­qien, Hamed Al-Saadi. « Hamed Al-Saadi résidait dans le temps à Londres. J’y allais fréquemment pour le voir. Le maqam n’est pas une échelle musicale, mais une modalité capable d’organiser des intervalles entre chaque note musicale. Le maqam aux émotions et aux états d’âme multiples ressemble au blues, à la musique des esclaves noirs. Pour cette raison, je suis très impressionné par ces deux genres de musique bien intimes et homogènes que je fusionne dans ma musique. L’humain me touche », exprime Al-Saffar.

Voyager autour du monde, tout en ayant l’Iraq dans le sang. Al-Saffar entame un voyage initiatique studieux à partir des années 2002, en Iraq, pour acquérir les codes de ses hautes cultures orales, notamment le maqam iraqien. Et ce, à l’Institut de musique de Bagdad. Al-Saffar devient égale­ment joueur de santour. « En Iraq, j’étais bien accueilli dans l’aéroport, avec une grande chaleur familiale par 50 membres de ma famille. Et ce, contrairement à la vie plus ou moins froide vécue aux Etats-Unis. Ma rési­dence pendant six mois en Iraq m’a permis de maîtriser la langue de mes ancêtres », déclare Al-Saffar, une figure de « métissages musicaux », entre maqam iraqien et iranien, indien, égyptien, afghan, ouzbek, turc, voire berbère. Et ce, avec les différents genres de jazz improvisés. C’est ce qui permet à l’art d’Al-Saffar une extraordinaire liberté d’expression et un jeu « out » capable de s’aventurer au-delà des gammes classiques.

Une aventure qui n’est pas étrange à Al-Saffar, également directeur artis­tique depuis 1998 du Centre Alwan (couleurs) des arts. Un premier centre à New York consacré aux rencontres et aux dialogues interculturels entre musiciens arabes et étrangers.

Succès après succès, Al-Saffar rentre dans de multiples projets musi­caux transculturels. En 2012, il fonde à New York l’ensemble Alwan (cou­leurs), et compose Achwaq (désirs). Il s’agit d’une pièce pour quatuor à cordes inspirée des poésies d’Ibn Arabi ou le Tarjuman Al-Achwaq (l’interprète des désirs), jouant en résonnance des formes instrumentales canoniques de la culture musicale européenne, avec des micro-tonales propres aux maqamate.

En 2013, Al-Saffar partage avec Fabrizio Cassol, saxophoniste belge de jazz et leader de l’ensemble Aka Moon, son projet inédit AlefBa (AB). « Renvoyant à l’onde de choc poli­tique que parcourt le monde arabe, AlefBa regroupe des musiciens arabes que je qualifie d’âmes univer­selles non identifiables, des capteurs intuitifs et ultrasensibles cherchant avec équilibre et entrecroisement des hauteurs sonores aux détours de plu­sieurs origines », déclare Al-Saffar lequel contribue au 50e anniversaire de la Fondation Royaumont, au Festival international d’Aix-en-Pro­vence et d’Avignon, avec la création musicale Oracion. Il s’agit d’une composition transculturelle basée sur les grands chants monodiques : chant andalou et adhan (appel à la prière).

Oracion ouvre à Al-Saffar l’occa­sion d’une résidence d’artiste à Royaumont de 2016 à 2018. D’où la naissance du Project 99, en collabo­ration avec Marc Nammour, poète franco-libanais, rappeur qui fait aussi de l’improvisation musicale, et le compositeur italien de musique électronique, Lorenzo Bianchi Hoesch. « Nammour a écrit quelques textes sur le thème du 99. Apatride, 99 % contre les 1 % et Humanité sont les quelques mots d’ordre de ses textes brillamment mis en musique par Rishab Prasanna (flûte bansuri), Jérôme Boivin (contrebasse, basse électrique), et moi, sur trompette et santour. Project 99 s’oppose avec une lueur d’espoir à tout climat sociopolitique délétère », exprime Al-Saffar.

Avec son nouvel orchestre My Rivers of Sound, récemment fondé à New York, Al-Saffar parcourt le monde, avec 17 musiciens d’Orient et d’Occident, mêlant jazz aux maqa­mate. Une manière de communiquer un message de paix et de tolérance.

Jalons :

1977 : Naissance à Chicago.

2005 : Fondation du trio Saffafir.

2007 : Lancement du CD Two Rivers, mêlant jazz/blues et maqam iraqien.

2013 : Fondation d’Amir Al-Saffar Quintet.

16 juin 2017 : Enregistrement de Not Two, par l’orchestre Rivers of Sound, au New Amsterdam Records.

Août 2017 : Participation de Rivers of Sound au Newport Jazz Festival.




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