Semaine du 21 au 27 décembre 2016 - Numéro 1156
Magdi Ahmad Ali : J’ai voulu critiquer le discours religieux prévalent, tout court, en proposant des alternatives
  Le film Mawlana (notre seigneur) de Magdi Ahmad Ali, d’après le roman éponyme d’Ibrahim Eissa, a fait tabac au Festival du film de Dubaï. Entretien avec le réalisateur et focus sur une oeuvre projetée pour la première fois.
Magdi Ahmad Ali
Mohamad Atef21-12-2016

Al-Ahram Hebdo : Pourquoi avez-vous déci­dé de transformer le roman du journaliste Ibrahim Eissa en film ?
Magdi Ahmad Ali : L’emprise des nouveaux prédicateurs sur la société égyptienne m’a tou­jours préoccupé. Dans tous mes films précédents, il y avait au moins une scène où un personnage affrontant un cheikh ou une autorité religieuse, comme dans Ya Dounia Ya Gharami (ô la vie ma passion). Je suis souvent en colère, trouvant que l’Etat, les intellectuels notamment ceux de gauche, ne s’attaquent pas suffisamment à ce phénomène qui relève, à mes yeux, du fascisme religieux.

— Ton idée de base était-elle donc de criti­quer les nouveaux prédicateurs ?
— J’ai voulu critiquer le discours religieux pré­valent, tout court. Mais pour le faire, il faut aussi proposer des solutions alternatives. Je n’ai pas cherché à diaboliser l’homme de religion qui pré­tend détenir la vérité, mais à montrer ses para­doxes et ses souffrances.

— La censure avait quelques remarques sur votre film ... non ?
— La plupart de ces remarques étaient en rap­port avec la manière de montrer les divers orga­nismes de l’Etat. Il y avait également d’autres remarques concernant l’image du cheikh dans le film. Mais grosso modo, la censure n’avait d’ob­jections radicales. Du coup, le film est autorisé à être projeté commercialement, pour un public de plus de 12 ans.

— Pourquoi certains personnages ont-ils paru un peu flous ?
— Vous faites probablement allusion au person­nage interprété par Sabri Fawaz. Ce genre de per­sonnage, proche des sphères du pouvoir ou de la présidence, est souvent un rôle assez flou dans la réalité. Il n’a pas un titre officiel, mais dispose de beaucoup de pouvoir.

— Le film accuse-t-il directement le régime Moubarak d’avoir fomenté l’explosion de l’église des Qédissine (des saints), à Alexandrie, en 2011 ?
— Ce n’est pas une accusation du régime de Moubarak, mais une manière de confirmer que nous sommes tous responsables de cet incident fâcheux : ceux qui répandent des idées fanatiques, ceux qui n’ont pas combattu ces idées ou ceux qui se sont contentés de les contourner et les autorités qui ont laissé les extrémistes se servir des mos­quées en tant que tribunes. Bref, tous ceux qui se sont tus ou ont essayé de faire avec. Moi-même je me considère comme l’un des responsables de cette explosion, comme pas mal d’autres intellec­tuels égyptiens, lesquels se sont montrés très tolérants à l’égard des mouvements islamistes. Nous ne devons pas attendre l’avènement d’une catastrophe pour réagir.

— Comment avez-vous préparé le comédien Amr Saad à ce rôle, très différent par rapport au reste de sa filmographie ?
— Il a de tout temps été un artiste très proche des petites gens et de leurs soucis. Il suit bien tout ce qui passe autour de nous et dévore les livres. Il est aussi sans doute un très bon acteur. Saad avait peur d’accepter ce rôle tout au départ ; il craignait d’être rejeté par la grande majorité, refusant de critiquer un homme de religion. Cependant, j’ai réussi à le réconforter.

— Le film présente surtout un conflit autour du pouvoir, entre plusieurs hommes. Les prota­gonistes sont essentiellement masculins ...
— J’ai respecté la nature du conflit. Je n’ai pas voulu m’éparpiller, en dessinant plusieurs autres lignes dramatiques secondaires. Peut-être que si l’on transforme le roman en un feuilleton de plu­sieurs épisodes, on peut se permettre d’étoffer plus de détails. Au départ, je comptais en faire un feuilleton télévisé, ensuite j’ai vite trouvé le finan­cement nécessaire pour tourner un film, et ce fut ainsi.

— Il vous a fallu un budget colossal pour regrouper ce nombre de comédiens dans une même fiction. Qu’en est-il du budget ?
— Plusieurs comédiens étaient persuadés de l’importance de l’oeuvre et ont dû participer gra­tuitement ou en contre-échange de cachets symbo­liques.

— Mawlana (notre seigneur) sera le début d’une collaboration avec Ibrahim Eissa annonce-t-il une nouvelle veine ?
— Oui effectivement, nous nous sommes mis d’accord sur plusieurs projets d’adaptation. Les textes littéraires de Eissa sont assez attrayants. Ils se caractérisent par une grande clarté, de l’audace et un humour poignant. Il est vraiment capable d’assimiler les faits historiques et de les transfor­mer en un drame bien ficelé, du genre peu fré­quent dans la littérature arabe.


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