Semaine du 14 au 20 décembre 2016 - Numéro 1155
Alain Bittar : Le féru de la culture arabe
  Vous cherchez un livre arabe à Genève que vous ne trouvez nulle part ailleurs ? Allez chez Alain Bittar. Parcours d’un libraire arabe sexagénaire, passionné de la culture et des arts orientaux.
Alain Bittar
Alain Bittar
Loula Lahham14-12-2016

Je suis né en Egypte. Mais j’ai un grand-père d’Alep en Syrie et un autre grand-père de Marj-Oyoun au Liban. Les deux se sont installés à Khartoum et moi je suis arrivé en Suisse à l’âge de 5 ans ». Alain Bittar voulait juste expliquer comment il avait la peau blanche tout en étant de nationalité soudanaise. Il ne connaît pas un mot d’arabe. Dès sa tendre enfance, il rejoint les scouts suisses et se voit rapidement engagé dans des activités de la société civile, mais également dans des activités culturelles, sociales et carita­tives, jugées par son entourage comme étant proches de la gauche.

Il se souvient avoir négocié en 1973 la pré­sence palestinienne lors de la kermesse du Parti suisse du Travail, qui était à cette époque l’une des plus grandes fêtes célébrées à Genève. Et lors d’un autre festival populaire, il avait réussi à monter, avec une équipe d’amis, un stand de nourriture et de musiques du monde arabe.

Cependant, après plus de 50 ans passés en Suisse, Bittar n’a pas encore obtenu la nationa­lité. « On me l’a refusée trois fois ... Personne ne peut imaginer combien je la voulais. Je partais en voyage d’un pays à l’autre avec un document qu’utilisaient ceux qui n’avaient pas de nationa­lité ! Suis-je syrien ? Libanais ? Egyptien ? Soudanais ? Je ne savais plus ».

Après une période de réflexion, le jeune Alain a choisi d’adhérer à ceux qui n’ont pas de natio­nalité, les Palestiniens. « Les Palestiniens n’ont pas de frontières et ils ne possèdent pas d’Etat. Ils ne reconnaissent pas non plus leur territoire d’origine. Un Palestinien ne sait pas s’il est vraiment de Nazareth, de Haïfa ou de Bethléem ». Bittar voyait des Palestiniens chrétiens, musul­mans, religieux, laïques ou même athées, vivre partout dans le monde. C’est, en effet, ce qui l’a poussé en 1975 à se joindre à eux, dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, dans les banlieues de Beyrouth et au Sud-Liban. « Pour tenter de trouver mes racines, multiples, j’ai décidé de faire des études en sciences politiques, à l’Institut des hautes études internationales et du développement de Genève. Ce qui m’a permis de découvrir toutes les com­posantes du monde arabe et de comprendre comment il fonctionne », dit-il. Le jeune Alain Bittar a commencé à s’intéresser à tout ce qui pouvait affirmer la présence politique et cultu­relle du monde arabe à Genève, alors que le monde occidental le prenait pour un vrai militant de gauche.

Après plusieurs séjours passés en auto-stop au Liban, en Syrie et en Algérie, Alain Bittar retourne à Genève et crée d’abord un kiosque de vente de journaux. Puis en 1979, une librairie à la rue de Fribourg, en plein coeur de Genève, qu’il appelle « L’Olivier ». Dans sa librairie, on trouve la majorité des publications arabes, des oeuvres traduites, des dictionnaires et des manuels de langue, les publications des grands maîtres de la jurisprudence islamique, tout aussi comme les critiques de l’islam politique. Des ouvrages qui venaient de partout dans le monde.

Aujourd’hui, il évalue son impact sur la société genevoise. « Je peux me permettre de dire que les cultures du monde arabo-musulman ont effectivement trouvé leur place dans la ville de Genève. Il y a de cela bien longtemps. Cet intérêt s’est développé auprès d’un plus large public, tant pour des raisons positives que néga­tives, comme le 11 Septembre ou la violence djihadiste actuelle. Les distances qui séparent les hommes diminuent, les gens voyagent davan­tage et sont de plus en plus informés, souvent superficiellement et parfois de manière erro­née ».

En effet, quand Bittar avait com­mencé son projet, il ne parlait même pas l’arabe et ne possédait aucune référence arabe. Mais avec le temps, il a beaucoup appris de ceux qui fréquentaient la librairie et des livres qu’il mettait en vente. « J’ai prati­qué la langue arabe pour la pre­mière fois et pendant deux ans au camp de réfugiés palestiniens au Liban. Et quand je suis rentré en Suisse, j’ai fait la connaissance d’un imam algé­rien francophone qui m’a beaucoup aidé à choisir les livres ». La librairie s’est ainsi déve­loppée à la lumière de la demande des clients. A une certaine époque, les livres étaient en vogue, surtout ceux interdits ou censurés dans leur pays d’origine, comme par exemple L’Automne de la Colère du fameux penseur égyptien Mohamad Hassanein Heikal, vendu en centaines d’exem­plaires. « Je me rappelle que des personnalités arabes de renom, présidents, ministres et princes, venaient à L’Olivier sans gardes du corps, pour passer du temps à parcourir les livres, chose qu’ils ne pouvaient pas faire dans leur pays d’origine. On a vu passer les Assad, Bouteflika, Ben Billa, Ahmad Zaki Yamani et des dizaines d’intellectuels égyptiens faire des pas­sages successifs ».

A une époque ultérieure, les gens venaient demander les dernières musiques arabes : d’abord les cassettes, ensuite les CD. Même le département arabe de la radio suisse, actuelle­ment SuissInfo, avait demandé sa collaboration pour mettre à jour son répertoire musical. « De même à une époque précise, il y avait beaucoup de demandes sur les vidéos de films et de comé­dies théâtrales », ajoute-t-il.

Mais avec le progrès de la techno­logie, les ventes ne sont plus les mêmes, et il a fallu penser à autre chose qui puisse garantir l’expan­sion de la culture arabe et, en même temps, diminuer les pertes finan­cières de la librairie.

Alain Bittar présente alors aux Genevois son initiative de créer l’Institut des Cultures Arabes et Méditerranéennes (ICAM). La librairie L’Olivier accueillait déjà conférences, formations, concerts, spectacles et projections de films. Il fallait juste institutionna­liser ces manifestations culturelles occasion­nelles en un agenda réel, régulier. « J’ai voulu rassembler toutes ces activités, les faire connaître, afin de préparer la voie à plus d’échange et de coopération entre les diverses associations et organisations opérant dans le domaine de la culture. Je rêve de pouvoir créer un espace qui puisse refléter l’image d’un monde arabe tel que nous le voulons : ouvert et qui permet d’échanger sans exclusion idéolo­gique ou religieuse », dit Bittar.

En fait, le nombre des manifestations cultu­relles et artistiques de l’Institut dépend essentiel­lement de son budget. « Je compte sur l’aide financière que nous recevons des autorités locales et du soutien particulier de la ville et du canton de Genève, de la Loterie Suisse Romande (LSR), de quelques communes, avec le concours généreux d’autres institutions donatrices pri­vées ».

Bien que sa librairie, et maintenant son insti­tut, se trouve aux Pâquis, un quartier reconnu à travers la Suisse entière comme un centre de délinquance et de trafic de drogue, Bittar recon­naît les efforts continuels des services de sécu­rité à restaurer le calme : « Avec les caméras de vidéo-surveillance, le quartier est de nouveau convivial. Nous voyons moins de dealers et de petits voleurs à la tire en journée. Les problèmes n’ont pas disparu, mais au moins, nous avons l’impression que les autorités s’en occupent, après des années de déni ».

Alain Bittar s’est investi pour retrouver la sécurité dans son quartier, même s’il s’est vu refusé 3 demandes de naturalisation ! « J’ai été refusé 3 fois, mais été honoré en 2006 pour les efforts que j’ai faits en vue de rapprocher les cultures genevoise et arabe. En fait, je ne suis ni Suisse, ni Arabe. Je suis un pont entre les deux. D’ailleurs aujourd’hui, cette histoire ne m’inté­resse plus ». Bittar habite aujourd’hui à Ferney-Voltaire, une banlieue française à moins de 5 minutes des frontières suisses, qui lui a généreu­sement octroyé la nationalité française.

En sa qualité de directeur de l’Institut des cultures arabes et méditerranéennes, Bittar cherche des fonds qui puissent permettre l’ex­pansion des activités planifiées par l’Institut : « Surtout à une période comme celle dans laquelle vit le monde aujourd’hui. Il y a un grand intérêt au monde arabe et à l’islam, mais il y a aussi des radicalisations. Il faut déjà occu­per cet espace et donner une réponse cultu­relle ».

Avec un adressographe de 7 500 entrées et des médias sociaux toujours en mouvement, Bittar est sur la bonne voie. Responsable depuis quelques années du pavillon du livre arabe au Salon international du livre de Genève, qui se tiendra l’année prochaine au mois d’avril 2017, il prépare déjà sa participation avec de plus en plus de titres, toutes tendances politiques et reli­gieuses confondues. « Je prépare aussi l’anni­versaire de la librairie en septembre prochain. La fête sera plus grande. Je dirai même que je suis en train de préparer la deuxième édition d’un festival de la musique arabe à Genève. Il y aura beaucoup de chanteurs et de musiciens arabes, et je négocie actuellement la participa­tion de l’Orchestre symphonique du Sultanat d’Oman, qui possède et qui joue un répertoire mondial avec beaucoup de professionnalisme ».

Alain Bittar poursuit ses souvenirs : « Quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de rêves. Et j’at­tendais beaucoup du monde arabe. Enormément. Le monde arabe a une population fantastique, jeune, dynamique, qui ne demande qu’à pouvoir s’exprimer. Pas seulement en paroles, mais dans le travail, dans la création scientifique, cultu­relle et autre. Je crois que les gouvernements arabes, dans leur ensemble, ont une très lourde responsabilité en ce qui concerne le futur. C’est à eux d’amener leur peuple à l’avenir. Et cela ne se fera qu’à travers la culture et l’éducation. Moi, si j’étais en contact avec les dirigeants arabes, je leur dirais : ne sous-estimez jamais la culture et l’éducation ».

Entre débats sur la relation de l’Europe chré­tienne avec l’Orient musulman, la paix en Palestine, le soufisme, les contes arabes pour enfants ou adultes, les cours de cuisine ou de langues, Alain Bittar est fier d’avoir accueilli les passages de stars de la culture et des arts arabes, telles que Farouq Mardam Bey, Rachid Koraichi, Cheikh Imam, Adonis, Souad Sabah, Marcel Khalifé, Titus Burckhardt, Sonallah Ibrahim, Azza Filali, Faouzi Skalli, Nizar Qabbani, Mohamad Mounir et tant d’autres. « Il est impé­ratif pour moi de trouver et de développer ce qui relie l’expatrié arabe à sa patrie, à sa langue et à sa culture d’origine. Quant à mes clients suisses ou européens, ils viennent pour trouver des réponses qui les aident à mieux connaître ce monde arabe, mystique et magique », conclut-il. Après tout, la culture, c’est un peu comme le bonheur, ça se partage.

Jalons :

1953 : Naissance au Caire.
1960 : Arrivée en Suisse.
1979 : Création de la librairie arabe L’Olivier.
1980 : Création de la première édition arabe du Monde Diplomatique.
2006 : Lauréat de la « Médaille de la Genève reconnaissante », offerte par le Conseil administratif de la ville de Genève, pour ses engagements et son esprit huma­niste.
2013 : Depuis cette date, il est directeur de l’ICAM.



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