Semaine du 14 au 20 décembre 2016 - Numéro 1155
La politique étrangère de la France
Tewfiq Aclimandos14-12-2016
 
 

J’avais conclu ma présentation du dernier livre de Chesnot/Malbrunot en me demandant, un peu imprudemment, si la France avait « utilisé au mieux » ses capacités, et avait bien saisi les opportunités qui se présentaient. Question légitime, mais qui en recouvre plusieurs, qui vont de l’évolution du rang de la France à la gestion de sa politique étrangère.

Des auteurs aussi différents que Marcel Gauchet, Nicolas Baverez, Jean-Michel Quatrepoint partagent un diagnostic : la France est en déclin, et ceci s’explique en grande partie par de mauvais choix politiques, les principaux coupables semblant être à leurs yeux les présidents Mitterrand et Chirac. On peut minimiser la chose en affirmant avec Gauchet que la perception du déclin est une constante de la vie politique française depuis Louis XIV, mais il reste que cette fois-ci, les chiffres fournis par Baverez sont éloquents. La France n’est plus la quatrième économie mondiale, mais la sixième, et elle va encore reculer. Ses meilleurs jeunes s’exilent. Son économie stagne alors que la population augmente, et son industrie a connu un effondrement sans précédent. Le nombre de ses entreprises diminue. Plus généralement, elle a « décroché » par rapport à ses concurrents européens et a perdu un point de croissance par décennie : de plus de 4 % de croissance annuelle pendant les années 1960 à une croissance proche de zéro aujourd’hui.

La Grande-Bretagne et l’Allemagne ont chacune suivi sa propre voie, effectué des choix différents, mais ceux-ci se sont avérés plus judicieux que les options françaises : notez que j’ai parlé de choix en ce qui concerne la Grande-Bretagne et l’Allemagne et que j’ai évité le terme pour la France : la politique économique de ce pays semble, comme l’affirme Quatrepoint, être plus réactive que planifiée. Et surtout, elle est inefficace.

Pis, la France est, avec la dernière mouture de la construction européenne, enfermée dans une nasse qui l’a privée de son instrument privilégié d’ajustement économique, la dévaluation. Elle ne sait ni en sortir, ni évoluer en son sein. L’Allemagne, par contre, est le grand gagnant.

Cette crise économique se double d’une crise sociale sérieuse et d’un affaiblissement de l’Etat Nation, qui se traduit par la diminution des capacités de la France en politique étrangère. Le livre de Jauvert, La Face cachée du Quai d’Orsay, est, entre autres, une chronique de la difficile adaptation des diplomates aux restrictions budgétaires — mais il est aussi une relation des abus, de la dilapidation de l’argent public, des erreurs de jugement. Le budget de la défense est en baisse, la capacité d’intervention et les heures d’entraînement aussi, et risquent de ne plus suffire, car les menaces se multiplient.

Baverez est très critique de la politique étrangère française — pour lui, elle ne pèse plus (autant) sur la politique européenne, confrontée au double défi des migrants et de la Russie. Elle s’enlise dans le continent africain, ayant multiplié les interventions militaires sans en avoir sérieusement jaugé les conséquences — au Mali, en Centrafrique, sans mentionner la désastreuse affaire libyenne. Il affirme que ces interventions, contrairement à celles en Côte d’Ivoire ou au Levant, ne répondent pas à une logique d’intérêt national.

Mais sur ce point, on n’est pas obligé de le suivre. Il est au contraire permis de penser que les interventions en Afrique et au Sahel sont plus justifiées que, par exemple, l’envoi de troupes en Afghanistan.

Disons aussi que la politique étrangère de la France, comme celle de toutes les principales puissances, s’est commercialisée : les intérêts commerciaux jouent un rôle sans cesse croissant, et il n’est pas certain qu’ils soient toujours compatibles avec les impératifs sécuritaires ou politiques. Cette orientation est nécessaire, toutefois, vu l’aggravation des déficits de la balance commerciale française.

Les présidents Sarkozy et Hollande, contrairement à leurs prédécesseurs, s’impliquent beaucoup dans les négociations et les conclusions de contrats. Le secteur de l’armement, qui représente 4 % de l’emploi industriel français, est, avec l’aéronautique, l’un des plus dynamiques de l’économie française. Le ministre de la Défense, Jean Yves Le Drian, a relevé que les exportations d’armement « concouraient directement à l’indépendance nationale de la France ».

Michel Cabirol, dans La Tribune, note qu’en ce qui concerne les ventes d’armements et de satellites, en extraordinaire progression depuis 2013 – la France joue désormais dans la cour des très grands – l’accompagnement politique joue un rôle majeur. La France propose un partenariat stratégique aux principaux acheteurs, son service « après-vente » passe pour meilleur que celui de (la plupart de) ses grands concurrents, et Paris ne multiplie pas les exigences, les conditions, les restrictions au transfert de technologies et à l’utilisation du matériel livré, contrairement aux Etats-Unis.

Ces derniers bénéficiaient d’un atout majeur : leur poids politique et militaire. Acheter « américain », c’était aussi s’assurer une protection, la meilleure du monde — pour des acheteurs aussi importants que les Emirats pétroliers, cette considération était primordiale. La protection américaine, suite aux choix du président Obama, dictés par un mélange de contraintes économiques, de stratégies de réajustement et d’idéologie, est moins assurée, et cela donne un plus grand espace aux autres vendeurs d’armes, même s’ils n’ont pas la capacité de projection américaine.

Malgré le savoir-faire du duo Hollande-Le Drian, quelques échecs sont importants — l’incapacité à décrocher davantage de contrats avec l’Arabie saoudite est soulignée par Chesnot/Malebrunot. Eux et d’autres affirment que les industriels français sous-estiment régulièrement les compétences de leurs interlocuteurs saoudiens, ou encore que les politiques français ont une propension à vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, annonçant des contrats qui n’ont pas encore été signés, ce qui indispose Riyad. Il y a aussi un facteur réseaux — les réseaux et canaux développés par la France la dernière décennie ne sont pas vus d’un bon oeil par la nouvelle équipe en place à Riyad .



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