Semaine du 14 au 20 décembre 2016 - Numéro 1155
La génération Naguib Mahfouz qui s'en est allée
Mohamed Salmawy14-12-2016
 
 

Le 11 septembre, 105 ans plus tôt, notre éminent homme de lettres et prix Nobel de littérature en 1988, Naguib Mahfouz, est né. L’accouchement de la mère de Mahfouz était difficile et un gynécologue distin­gué a été convoqué pour venir à son secours, après que la sage-femme s’est avérée incapable de procé­der toute seule. En reconnaissance au médecin, Naguib Mahfouz pacha, qui lui a sauvé la vie ainsi qu’à son nouveau né, la mère de Mahfouz a décidé de lui donner son nom. Et ce fut une coïncidence étrange parce que le nom de famille de Naguib Mahfouz, Al-Pacha, était très similaire au surnom qui était attribué par la royauté au médecin.

Naguib Mahfouz a voulu être tout au long de sa vie l’incarnation de l’unité nationale qui a caracté­risé au fil des âges le peuple égyptien, avant qu’il ne soit confronté à l’idéologie tordue des Frères musulmans et de leurs disciples. Cette idéologie légitime les massacres, les meurtres, la différencia­tion entre sunnites et chiites et entre Egyptiens musulmans et Egyptiens coptes. Loin d’être sym­bolique, l’unité nationale était une composante essentielle de la personnalité de Mahfouz, comme elle a de tout temps été un pilier fondamental de la personnalité égyptienne. Le Prix Nobel de littéra­ture m’a raconté qu’il avait fait la connaissance du monde des églises en compagnie de sa mère dès sa plus tendre enfance. Il disait d’ailleurs que sa mère ne faisait jamais la différence entre les lieux de culte musulmans ou chrétiens, ou bien encore entre les monuments égyptiens anciens et ceux apparte­nant à la civilisation musulmane.

Malgré ce long parcours d’acceptation de l’autre et de coexistence pacifique, Mahfouz a eu son lot de fanatisme religieux. Celui-ci a frappé l’Egypte du vivant de Mahfouz mais aussi après son décès. La dernière tentative de porter atteinte à Mahfouz est l’appel d’un député de Damiette à intenter un procès contre le feu écrivain. L’ironie du sort est qu’elle intervient au moment où nous devons célébrer en grande pompe sa naissance. L’anniversaire de Mahfouz aurait dû être une opportunité pour rappeler au monde nos écri­vains qui ont marqué l’histoire de l’humanité et obtenu le respect du monde entier. Il aurait dû être une occasion pour changer l’image défor­mée que certains diffusent sur l’islam qu’ils assimilent à la violence, à l’assassinat et celle des musulmans assimilés à un peuple arriéré.

Je me rappelle qu’un procès de hisba avait été intenté contre Naguib Mahfouz afin de le séparer de son épouse sous prétexte qu’il est apostat. Mahfouz était âgé de 84 ans à l’époque et les nouvelles se sont vite frayées un chemin vers les médias. Mahfouz, qui ne pouvait suivre les écrans de télévision à cause de sa faiblesse de vue, me disait alors qu’il était aigri de chagrin. Il disait : « J’ai été attristé lorsque j’ai entendu dire dans les bulletins d’information que je suis sur le point de divorcer de ma femme en vertu de la charia islamique à cause d’un roman que j’ai écrit. L’Egypte, qui est la mère des nations, ne mérite pas cela. Nous ne devons jamais juger l’Egypte à partir de ces actes isolés commis par une minorité qui ne représente en rien son essence. L’Egypte est à l’origine de la civilisa­tion humaine, l’amour et la bonté. Elle est éga­lement la conscience qui différencie entre le vrai et le faux ».

Au niveau personnel, il a ressenti un chagrin parce qu’il a été traité comme un criminel et a comparu devant les tribunaux. Il m’a confié qu’il a fait l’objet de diffamation à plusieurs reprises et les avocats lui disaient qu’il devait aller au tribunal car il serait à la fin indemnisé. « Je refusais cela parce que je ne veux pas aller aux tribunaux à cet âge, il m’est très difficile, alors que je suis encore le trai­tement découlant de l’attentat manqué qui m’a frappé, de rester longtemps dans un tribunal pour suivre une audience ».

A cette époque, Mahfouz ignorait certes que lorsque le 105e anniversaire de sa naissance serait venu quelqu’un viendrait dire qu’il aurait mérité de comparaître devant les tribunaux. Aux yeux de Mahfouz, l’Egypte représentait tout ce qu’il y avait de beau. Il appartenait à une génération qui n’a guère connu l’extrémisme ou le fanatisme, devenus aujourd’hui une monnaie courante. Sa génération n’a jamais connu le fanatisme, n’a jamais fait la distinction entre musulman et chrétien, entre sun­nites et chiites. Pour les gens de cette génération, nous étions tous des Egyptiens, à tel point que le cabinet ministériel qui comportait des portefeuilles très limités comptait un ou deux chrétiens. Pendant longtemps, le président de la Chambre des repré­sentants était un copte, Wissa Wassef pacha. Il était connu pour ses prises de position patriotiques et pour s’être élevé contre la décision du premier ministre Ismaïl pacha Sedqi de fermer les portes du parlement devant les députés.

Et au maître Mahfouz d’ajouter : « Aux élec­tions un prédicateur musulman pouvait l’empor­ter dans une circonscription à majorité copte. Je me rappelle qu’un copte avait demandé à Nahass pacha, le président du parti Al-Wafd, de briguer les élections dans une circonscription à majorité copte pour garantir sa réussite. Mais Nahass pacha lui a répondu que ce choix était délibéré et a dit : Nous instruisons les gens poli­tiquement, c’est plus important que la victoire ». Et le candidat l’a emporté dans cette même cir­conscription en fin de compte.

Bien que nous ayons tendance toujours à par­ler des deux éléments de la nation. Mahfouz avait à cet égard un avis divergent. Il considérait que nous étions tous les descendants des coptes et qu’un certain nombre parmi nous s’est converti à l’islam, alors que d’autres ont tenu à leur appartenance au christianisme. Il disait que des mariages mixtes entre les membres des deux religions avaient lieu continuellement et que dans leur génération ils étaient tous considérés comme des coptes indépendamment de leur reli­gion. Enfin, je dirais que Dieu accorde sa misé­ricorde à Mahfouz au cours du 105e anniversaire de sa naissance et à sa génération qui nous manque avec son authenticité, sa bonté et son ouverture d’esprit .



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