Semaine du 14 au 20 décembre 2016 - Numéro 1155
Le Kundalini Yoga, ou comment éveiller l’énergie vitale
  Le Kundalini, l’un des 22 types de yoga, tente de se frayer un chemin en Egypte. Une pratique physique et spirituelle qui a pour but le bien-être de l’homme, mais qui est pourtant l’objet d’un vif débat.
Le Kundalini Yoga, ou comment éveiller l’énergie vitale
Dina Darwich14-12-2016

L’odeur de l’encens de lavande qui émane du lieu lui confère une atmosphère paisible. Là, au bord de la mer Rouge, juste au pied de la mon­tagne à Aïn Al-Sokhna, c’est la quié­tude qui règne. Une dizaine d’adeptes entourent Sandra Shama Kaur, coach en développement humain. Vêtue entiè­rement de blanc, une couleur qu’elle n’a pas choisie au hasard, car Sandra croit fermement que le blanc augmente le diamètre de l’aura qui cerne le corps humain et le protège contre toute éner­gie négative. Au rythme des mélodies indiennes, le cours commence : pos­tures dynamiques et statiques, séries exécutées selon un rythme précis, enchaînements de gestes qui se font avec un travail de souffle, sans oublier le son (mantra) qui aide à la circulation énergétique, exercices de relaxation et de méditation, etc. Cette entraîneuse en yoga aide le groupe à trouver la lumière interne de l’âme. Elle pense que chaque émotion négative est étroitement liée à un organe du corps. Si la peur habite les reins, le chagrin colonise le foie, alors que le ventre (l’estomac et l’intestin) est le siège du stress. A travers le Kundalini yoga, le groupe s’entraîne à éveiller l’énergie vitale, l’objectif étant de ramener fluidité et harmonie aux diffé­rents centres énergétiques. « Un blo­cage physique peut provoquer un noeud énergétique, et à l’inverse, un noeud énergétique (l’énergie ne circule plus ou circule au ralenti) provoquera un trouble physique », explique Sandra, qui a fait de nombreux voyages, notam­ment aux Etats-Unis, en France et au Portugal, pour découvrir les secrets du Kundalini yoga. C’est à travers son programme de développement humain, intitulé « Le chemin vers la joie », qu’elle tente de résoudre cette équation difficile, celle de mettre en harmonie le corps, la tête et l’esprit. Et ce, à travers quatre axes principaux, la gestion du stress, l’art de la communication, la nutrition équilibrée et la maîtrise de l’esprit.

Transformer le chagrin en énergie positive

Le Kundalini Yoga, ou comment éveiller l’énergie vitale
Sandra Shama Kaur est l’une des premières entraîneuses de Kundalini en Egypte.

Sandra est l’une des premières entraî­neuses à pratiquer le Kundalini yoga en Egypte. Ses études de stratégie d’af­faires et de commerce terminées à l’Université de McGill à Montréal, au Canada, elle a été confrontée à un choix difficile. Sacrifier un poste prestigieux au Canada ou retourner en Egypte et prendre soin de sa maman atteinte d’un cancer. Elle a choisi de rentrer au pays. « Je suis arrivée le 29 janvier 2011, le lendemain du Vendredi de la colère. J’ai eu un double choc non seulement à cause des troubles qui sévissaient dans le pays, mais aussi parce que ma mère, qui était une femme sportive et dyna­mique, est tombée malade. Elle avait besoin d’un soutien psychique. Et pour pouvoir l’aider, je devais me montrer très forte. Ce fut mon premier test avec le Kundalini Yoga. Durant les trois mois qui ont précédé sa mort, je portais mon yoga mat et je restais à son chevet en exerçant cette pratique à l’hôpital », relate Sandra Shama Kaur, qui s’est donné ce pseudonyme indien signifiant « la lumière interne », un surnom qui reflète sa personnalité, mais aussi son itinéraire. Après la disparition de sa mère, Sandra décida de partager son expérience, à savoir transformer le cha­grin en une énergie positive et l’ensei­gner aux autres. Elle n’a pas hésité à se rendre en Grèce pour initier les réfugiés syriens qui se trouvaient dans les camps aux secrets de cette pratique. Elle a également lancé une campagne de lutte contre le tabagisme par le biais du Kundalini auprès des adolescents dans les écoles et les enfants sans abris. Elle a aussi aidé des femmes, victimes de violence conjugale, et d’autres cas désespérés atteints de cancer.

Mais une question s’impose : concrè­tement parlant, comment le Kundalini peut-il avoir un impact palpable dans la vie de ses adeptes ? En fait, le Kundalini yoga tire son nom du terme sanskrit Kundalini qui, selon cette doctrine, désigne une énergie essentielle qui serait présente en chaque être humain et qui évoluerait le long d’un canal princi­pal (sushumna) situé dans la colonne vertébrale, au centre de la moelle épi­nière, depuis le sacrum jusqu’au som­met de la tête. Selon l’Institut des recherches sur le Kundalini aux Etats-Unis — qui effectue des études sur la pratique du Kundalini et les domaines où son usage pourrait être efficace — il s’agit d’un amalgame de la médecine chinoise et du yoga. En fait, le corps humain est réparti en lignes « meridium lines » qui sont des circuits où l’énergie circule. Il fait donc jaillir une source abondante de vie, de santé et de bon­heur par la maîtrise consciente de 7 sites psychophysiques privilégiés (les chakras). Apparu en 1969, le Kundalini yoga est l’une des 22 écoles de yoga.

Maîtrise de soi

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Le Kundalini est un mélange de médecine chinoise et de yoga.

En Egypte, cette pratique commence à attirer des fans et nombreux sont ceux qui pensent que le Kundalini aide à supporter les conditions de vie diffi­ciles. Au centre Yalla Yoga (allons-y pour pratiquer le yoga), une centaine de personnes ne ratent jamais ce rendez-vous hebdomadaire. Les salles du centre reflètent la philosophie de cette pratique. Les murs de chaque pièce sont peints de l’une des couleurs des 7 chakras. L’orange, couleur du soleil, est destiné à ceux qui sont en quête de créativité, le vert est la couleur du coeur qui reflète la tolérance, et donc conve­nant à la salle d’accueil, et le jaune est la couleur qui engendre l’énergie, sym­bole de la volonté, alors que le rouge, couleur des murs de la cuisine, est le symbole des besoins vitaux pour l’homme, comme l’eau et la nourriture. Au sein de cette palette de couleurs diversifiée, et dans l’une de ces salles, se trouve Laïla Mahmoud, 22 ans, étu­diante en psychologie à l’Université américaine. « Durant les séances du Kundalini yoga, on répète les exercices des dizaines de fois, et ce, malgré la douleur. On apprend à dépasser les limites de son corps, à forger sa volonté pour pouvoir maîtriser ses tentations ou ses colères », explique Laïla, qui a réussi, grâce à cette pratique, à arrêter de fumer. Selon l’entraîneuse, le Kundalini pourrait aider à cesser de fumer, alors que le tabagisme touche 19,6 % de la population égyptienne et qu’il cause le décès de 170 000 per­sonnes par an, selon l’Organisme cen­tral de mobilisation et de recensement.

Plus concrètement, le Kundalini pourrait aider à surmonter les tracas au quotidien. Dans une capitale stressante comme Le Caire, où le nombre de véhi­cules dépasse les 4 millions, les embou­teillages empoisonnent le quotidien. « Le Kundalini yoga a commencé à avoir un impact positif sur moi. Je suis plus calme, plus patiente et j’arrive à surmonter certaines incommodités de la vie quotidienne, et je pense que cela va me servir dans mon métier de psy­chologue », poursuit Laïla, qui a l’in­tention d’approfondir ses connaissances en matière de Kundalini, une fois ses études terminées. Ahmad Hindawy, 23 ans, jeune étudiant en polytechnique, partage son avis. Il estime que le Kundalini lui a permis de maîtriser ses colères. Etant une personne de nature colérique, cela lui a causé beaucoup de problèmes avec son entourage. « Le Kundalini m’a aidé à corriger ce défaut, et aussi à gérer mon stress en période d’examens », assure Hindawy. Plus encore, cette pratique peut, à tra­vers l’apprentissage de la maîtrise de soi, aider à soigner l’obésité (dont souf­frent environ 75 % des femmes égyp­tiennes de 15 à 59 ans, et 61 % des hommes, selon le ministère de la Santé). « Le stress me poussait à me goinfrer jusqu’à m’écoeurer. Aujourd’hui, j’ai appris à contrôler mes désirs, changer mon comporte­ment alimentaire et sortir du cercle vicieux de la boulimie », explique Hagar Hatem, une journaliste de 25 ans. Autre exemple, celui d’une adepte que le Kundalini a aidée à surmonter la dépression due à un divorce. « Les séances de méditation m’ont permis de mieux réfléchir à ma situation et à être plus calme. Ce qui m’a donné une énergie positive et m’a redonné goût à la vie, alors que j’étais sur le point de tomber dans le gouffre », confie-t-elle.

Méconnaissance, clichés et polémique

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Cette pratique peut aider les fumeurs à arrêter de fumer.

Pourtant, ces quelques témoignages restent de l’ordre de l’exception, car rares sont les Egyptiens qui connais­sent le Kundalini et ses bienfaits. Plus généralement, le yoga est mal connu en Egypte, et souvent l’objet de clichés. Pour monsieur tout-le-monde, faire du yoga c’est rester assis, les jambes pliées en lotus, les deux mains jointes devant la poitrine (la posture du lotus, la plus classique du yoga), sans parler ni bou­ger. Mais au-delà de cette image cli­chée, rien ou presque. D’ailleurs, les médias égyptiens abordent rarement la question du yoga, et les cours donnés ça et là restent limités à un cercle très fermé. D’ailleurs, seul un film en noir et blanc l’a abordé, et de manière cari­caturale. « C’est le film burlesque de l’acteur Ahmad Ramzi (La famille de Zizi) qui a fait découvrir le yoga aux Egyptiens », explique Sandra, qui reconnaît avoir parfois des difficultés à étendre son cercle d’adeptes, surtout que la majorité des Egyptiens ont cette culture de craindre les choses qu’ils méconnaissent.

Mais ce n’est pas tout. Plus grave que les clichés et la méconnaissance, il y a toute une polémique autour de cette pratique. D’abord, une polémique sur les effets secondaires, souvent ignorés et omis. Selon la sociologue Hind Noöman, les partisans de cette activité physique parlent de ses bienfaits et cachent ses effets secondaires. Elle estime qu’il ne faut pas imiter l’Occi­dent ou suivre tout ce qui est en vogue, sans réfléchir ou s’informer. Et elle justifie son point de vue en citant une étude canadienne selon laquelle le yoga en général, et le Kundalini en particu­lier, peuvent avoir des « effets néfastes aussi bien d’ordre physique que men­tal ».

Ensuite, il y a la polémique reli­gieuse, probablement plus importante, vu que certains hommes de religion estiment illicite la pratique du yoga, assimilée à la pratique de l’hindouisme. Ainsi, selon une fatwa publiée sur le site Islam Web, le yoga n’est pas un sport physique et spirituel, mais plutôt une sorte de culte. Mais il existe aussi des avis plus modérés qui tolèrent le yoga, à condition de considérer cela une pratique presque comme un sport, indépendante de toute croyance reli­gieuse ou philosophie spirituelle, comme le pense Dr Salem Abdel-Guélil, professeur en culture islamique à l’Université MIU et ex-vice-ministre des Waqfs.

Une polémique qui ne tranche donc pas l’affaire, ce qui laisse nombre d’Egyptiens sceptiques à l’égard du Kundalini et, plus généralement, du yoga. A l’instar de Héba, une jeune journaliste de 30 ans, qui rappelle que le mot yoga signifie, en langue sans­krite, prosternation au soleil par le biais de huit positions du corps. « Pourquoi donc recourir au Kundalini alors que la prière est une sorte de yoga et de méditation ? Pourquoi introduire le yoga, qui est une pratique fortement liée à l’hindouisme, alors que nous avons l’occasion de l’exercer cinq fois par jour, à l’heure de la prière, selon les rituels de l’islam ? ». Un débat hautement sensible, loin d’être clos, et qui omet souvent que le Kundalini et les autres types de yoga n’ont finale­ment pour objectif que le bien-être de l’homme .




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