Semaine du 28 septembre au 4 octobre 2016 - Numéro 1144
VTC : La bonne affaire de Careem
  La société Careem de voitures de transport avec chauffeur a décidé d’intégrer 42 000 chauffeurs de taxis du Caire à son service, contre commission sur les courses. Chez les intéressés comme chez les clients, les réactions sont diverses.
VTC : La bonne affaire de Careem
Les taxis blancs du Caire seront bientôt disponibles sur l'application Careem. (Photo : Nader Ossama)
Chaïmaa Abdel-Hamid28-09-2016

La société émiratie Careem de voitures de transport avec chauffeur (VTC) a annoncé ce mois son intention d’étendre son réseau de chauffeurs locaux en intégrant 42 000 conducteurs de « taxis blancs » cairotes à son système de réservation par application. Selon un communiqué de presse émis par la société, le nouveau service permettra aux utilisateurs d’appeler les chauffeurs des « taxis blancs » s’étant associés au groupe à travers l’application « Careem », mais ils seront payés à un tarif inférieur par rapport aux véhicules privés.

Arrivée sur le marché égyptien en décembre 2014, la société émiratie Careem, tout comme sa concurrente californienne Uber, fonctionne grâce à une application accessible sur smart phones permettant d’offrir un service de voiture avec chauffeur, en mettant directement en contact le client et le conducteur. Les deux sociétés implantées en Egypte offrent leur service à des milliers d’usagers quotidiennement. Des milliers de jeunes automobilistes voient aujourd’hui cette activité comme un moyen idéal pour s’assurer des revenus.

Peu de temps après l’arrivée des deux sociétés de chauffeurs privés, les chauffeurs de taxis blancs ont commencé à réagir. Le 4 février, puis le 8 mars, des centaines de taxis ont bloqué l’une des artères principales du Caire, l’avenue Gameat Al-Dowal dans le quartier de Mohandessine, pour protester contre cette concurrence jugée déloyale. Mohamad Abdel-Moneim, agent de la société Careem en Egypte, a ensuite déclaré : « Notre but est d’améliorer la qualité du transport en Egypte. C’est pourquoi nous avons eu l’idée d’agrandir notre cercle qui ne renfermait jusque-là que des voitures privées, pour fusionner avec les chauffeurs de taxis blancs. Comme nous avons donné une chance à des milliers de jeunes d’améliorer leur niveau de vie, ce qui a été un grand succès, nous faisons aujourd’hui cette même offre aux chauffeurs de taxis qui veulent se joindre à nous ». Avant d’ajouter : « Les citoyens ont aujourd’hui confiance en notre société, en nos services et en nos conducteurs, donc, ils auront aussi confiance dans les chauffeurs de taxis que nous choisirons. Certains préfèrent toujours utiliser des taxis classiques. Mais ce qu’ils ne savent pas encore c’est qu’avec notre type de service, ils ne croiseront plus jamais de mauvais chauffeurs de taxis ». Abdel-Moneim précise également que la nouvelle application donnera le choix au passager entre une voiture privée ou un taxi. Ainsi, rien ne sera imposé au client. La seule différence c’est que les tarifs du taxi seront plus bas que ceux des voitures. « La réalité est que les taxis de Careem appliqueront les tarifs officiels fixés par l’Etat », précise-t-il.

Tout comme les chauffeurs des voitures privées, ceux des taxis doivent répondre à certaines conditions pour entrer dans la société Careem. Chaque conducteur doit présenter sa carte d’identité, avoir un casier judiciaire vierge, faire des tests anti-drogue et être propriétaire du véhicule. Mais ce n’est pas tout. Bien que la société n’ait pas émis de restrictions officielles sur ce point, les voitures doivent être en très bon état et de bonne marque. « La grande majorité des taxis blancs sont des modèles plutôt récents, c’est pour cela que nous n’avons pas émis de conditions restrictives concernant les modèles de voitures. Cependant, une voiture en mauvais état sera automatiquement refusée », précise Abdel-Moneim, qui ajoute que toute personne acceptée doit suivre une formation sur le comportement à adopter face aux clients.

« Décision très importante »

Les chauffeurs de taxis, très en colère contre ces deux sociétés, ont été surpris par cette offre. Gibali Al-Maraghi, président de la Fédération générale des syndicats et de l’Union générale des chauffeurs de taxis, avait initialement appelé l’Etat à interdire les sociétés Uber et Careem. Aujourd’hui, il s’exprime ainsi : « Au départ, je croyais qu’il s’agissait d’une rumeur. Je pense que cette décision est très importante et qu’elle pourra, d’une certaine façon, rééquilibrer les pertes qu’ont subies les chauffeurs après l’apparition de ces deux sociétés. Je ne suis pas contre le développement du métier, mais contre ceux qui menacent le gagne-pain d’une grande partie de la société ».

Achraf Rabie, un chauffeur de taxi de 30 ans, précise que c’est une grande chance pour les jeunes. « Depuis l’arrivée de ces sociétés en Egypte, je rêvais d’y travailler, mais je n’avais pas les moyens de m’acheter une voiture privée, surtout qu’ils demandent des modèles assez récents. Aujourd’hui, c’est une chance pour moi, car cette application me garantit de trouver des passagers de manière continue toute la journée, alors qu’avant, je pouvais tourner pendant une heure sans trouver de clients. Un point important aussi en tant que chauffeur, c’est que ce système me garantit une clientèle qui ne cherchera pas à discuter constamment les tarifs », dit-il. Pour Hani Farag, chauffeur de 32 ans, « l’idée est très intéressante, mais avant de l’appliquer, l’Etat doit modifier l’ancienne tarification du compteur qui ne va pas de pair avec l’inflation des prix dont nous souffrons actuellement, surtout que Careem gardera pour le secteur des taxis blancs la tarification fixée par l’Etat et non celle appliquée aux voitures privées. Ce qui fait que nos salaires seront beaucoup plus bas, et qu’en fin de compte, la société, avec son élargissement, sera le grand gagnant ». Am Mohsen, chauffeur de taxi âgé de 55 ans, lui, reste assez méfiant. « J’hésiterais beaucoup avant d’y aller. D’un point de vue financier, l’offre est rentable, surtout qu’en raison de l’arrivée de ces sociétés, notre clientèle a beaucoup baissé. Mais d’un autre côté, j’aurais beaucoup de craintes à être soumis à une société qui m’obligera à travailler selon ses propres règles, alors que j’ai toujours travaillé en indépendant », dit-il. Un avis que partage Nasser Ali, 47 ans : « Cela fait 22 ans que je suis chauffeur de taxi, je ne trouve aucune raison pour donner 20 % de mon gagne-pain à une société quelconque, alors que je me charge moi-même de l’entretien et de la réparation de mon véhicule, et qu’en cas d’accident ou de pannes, je me retrouverais quand même à la rue ». Les craintes de Mohamad Mohsen, propriétaire de deux taxis, vont encore plus loin. « Je suis fonctionnaire, et pour augmenter mon revenu mensuel, j’ai acheté ces taxis dans lesquels travaillent deux pères de familles qui n’ont que cette source de revenu. Mon cas est celui d’une très grande partie de taxis qui circulent dans les rues. Si les propriétaires des taxis décident de suivre ce business, qui est sûrement plus rentable mais qui exige que le véhicule soit conduit par son propriétaire, des dizaines, voire des centaines de familles, seront au chômage », dit-il.

Cette proposition a aussi surpris beaucoup de passagers, qui se sont habitués à utiliser ces services de transport privés. Pour Névine Mahmoud, femme au foyer, « le problème avec les chauffeurs traditionnels est que leurs longues heures de travail sans pause les rendent parfois agressifs. Ils sont épuisés et n’ont plus aucune patience. Malheureusement, c’est une réalité qui nous pousse parfois à faire appel à un chauffeur privé ». Ayat Kamal, étudiante en troisième année universitaire, pense que cette offre fera perdre ses caractéristiques aux services de Careem. « Ce n’est pas logique. Personnellement, si j’avais la possibilité de choisir, je ne choisirai jamais l’option taxi. Sinon c’est comme si je prenais moi-même un taxi dans la rue, sauf que j’en choisis un en bon état », dit-elle. Rami Refaat, fonctionnaire, estime qu’il ne faut pas donner à l’affaire plus d’importance qu’elle ne le mérite. « Que ce soit un taxi ou une voiture, l’essentiel c’est que le véhicule soit de bonne qualité et le chauffeur agréable », dit-il.



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