Semaine du 21 au 27 septembre 2016 - Numéro 1143
Médicaments : Les raisons de la pénurie
  En réunion la semaine dernière avec des représentants des compagnies pharmaceutiques, le ministre de la Santé, Ahmad Emadeddine, a promis de régler la pénurie de médicaments. Celle-ci est due à la crise du dollar, mais aussi à l'absence d'un plan de développement de l’industrie pharmaceutique.
Médicaments : Les raisons de la pénurie
Le gouvernement avait augmenté en mai dernier le prix de 7 000 médicaments vendus à moins de 30 L.E. pour que les entreprises pharmaceutiques puissent continuer à les fabriquer
May Atta21-09-2016

Suite à sa réunion avec les compa­gnies pharmaceutiques, le ministre de la Santé, Ahmad Emadeddine, a demandé l’établissement d’une liste détaillée des produits pharmaceutiques man­quants sur le marché. Depuis quelques semaines, certains médicaments sont difficiles à trouver sur le marché, notamment les médi­caments pour le cancer, les maladies hépa­tiques et rénales. Le gouvernement avait aug­menté en mai dernier le prix de 7 000 médica­ments vendus à moins de 30 L.E. pour que les entreprises pharmaceutiques puissent conti­nuer à les fabriquer. Mais en raison de la hausse du dollar, la crise persiste.

Ahmad Al-Ezabi, directeur de la Chambre des produits pharmaceutiques, assure : « 200 produits pharmaceutiques environ sont en rupture de stock dans les pharmacies, et cela a un lien direct avec la pénurie du dollar. Nous avons besoin de dollars pour les médi­caments importés, et pour les matières brutes qui entrent dans la fabrication des médica­ments. Si la pénurie du dollar se termine, la pénurie des médicaments se terminera elle aussi ».

10 % des médicaments sont importés

L’Egypte importe 10 % des médicaments de l’étranger dont les plus importants sont l’insu­line, le lait pour enfants, les médicaments contre le cancer, les maladies du sang, les maladies neurodégénératives et les maladies attaquant le système immunitaire. Les 90 % restants sont fabriqués dans les usines phar­maceutiques égyptiennes. Le problème est que 95 % des matières brutes, même celles requises pour les emballages, comme le foil d’aluminium et le carton, sont importées.

Elia Sarwat Bassily, député, membre de la commission de la santé au parlement et patron d’une des plus grandes entreprises pharma­ceutiques, explique : « Tous nos produits sont importés de l'étranger, directement ou indi­rectement. Nous avons un grand problème, qui est l’accès aux devises, car les banques souffrent d’une pénurie de devises étrangères. Je dois attendre mon tour à la banque pour avoir des dollars. Il y a peu, j’ai attendu deux semaines avant d’accéder à un faible montant de 14 000 dollars. La banque doit nous don­ner une priorité par rapport aux importateurs de produits moins urgents, mais ce n’est pas ce qui se passe dans les faits. En outre, je ne peux pas aller chercher ces dollars sur le marché noir. Le coût de la production a aug­menté de 30 % environ à cause de l’augmen­tation du prix du dollar sur le marché noir ».

La crise du dollar, qui a commencé au len­demain de la révolution du janvier 2011, n’a fait qu’empirer depuis. Aujourd’hui, les réserves en devises de la Banque Centrale ont dangereusement chuté. Le gouvernement et le Fonds Monétaire International (FMI) ont annoncé à la mi-août être parvenus à un « accord initial » pour un crédit de 12 mil­liards de dollars sur trois ans à l’Egypte afin d’améliorer le fonctionnement du marché des changes et augmenter les réserves en devises étrangères. Al-Ezabi ajoute : « Bien sûr, le manque de dollars a créé une crise mais il existe d’autres raisons à cette pénurie de médicaments, qui ne sont pas forcément liées au dollar et qui font de cette pénurie un pro­blème permanent en Egypte ». Les experts pharmaceutiques pensent que l’Egypte ne peut pas résoudre facilement la pénurie des médicaments, car l’industrie pharmaceutique est dépendante de l’importation.

Les chiffres permettent de comprendre le fond de la crise. L’Egypte a 160 usines phar­maceutiques. Elle importe des médicaments et des matières brutes à hauteur de 3 milliards de dollars et réexporte des produits finis à hau­teur de seulement 400 millions de dollars. Dans d’autres pays, la situation est différente. Par exemple, en Jordanie, il n’existe que 17 entreprises pharmaceutiques, mais elles exportent chaque année 75 % de leur produc­tion vers 67 marchés internationaux. Ses exportations de produits pharmaceutiques sont passées de 503 millions de dollars en 2011 à 643 millions en 2012. Les Jordaniens s’attendent à ce que le secteur génère 1 mil­liard de dollars d’ici à 2015/2016 en termes d’exportations.

Mahmoud Fouad, directeur exécutif du Centre du droit aux médicaments, explique : « L’Egypte est entrée dans le domaine de la fabrication des médicaments en 1934. Soit, il y a plus de 80 ans et l’industrie pharmaceu­tique ne bouge pas. Nous avons 160 usines de médicaments dont le rôle consiste à assembler des matières brutes importées. Ce n’est que dans les années 1960 que l’industrie pharma­ceutique a commencé à se développer lorsque l’ancien président Abdel-Nasser s’est inté­ressé au développement chimique et pharma­ceutique ».

L’ancien président Gamal Abdel-Nasser a fondé en 1960 la compagnie Al-Nasr pour les produits chimiques et pharmaceutiques afin de donner accès aux médicaments aux classes pauvres et moyennes dans les hôpitaux publics. La décision de fonder cette usine a été prise après la nationalisation du Canal de Suez en 1956 lorsque l’Occident a arrêté d’exporter des médicaments vers l’Egypte. Aujourd’hui, cette industrie affronte un grand déficit.

Un organisme pour surveiller les médicaments

D’après Mohiyé Ebeid, président du syndi­cat des Pharmaciens, « dans les années 1960 et 70, la Holding compagnie pharmaceutique couvrait 75 % des besoins en médicaments du marché égyptien et elle exportait ces produits vers les pays du Golfe, d’Afrique et d’Amé­rique latine. Mais dans les années 1970, avec la privatisation du secteur public, l’industrie pharmaceutique n’est devenue qu’un secteur d’assemblage de matières importées. Pour cela, tous les pharmaciens et les personnes concernées ont demandé depuis longtemps la formation d’un organisme suprême pour les médicaments qui organise l’industrie phar­maceutique et qui supervise les recherches et la fabrication de nouveaux médicaments comme la FDA aux Etats-Unis ».

La FDA est l’abréviation de Food and Drug Administration, service du gouvernement américain responsable de la pharmacovigi­lance, c’est-à-dire des études, du contrôle et de la réglementation des médicaments avant leur commercialisation. La FDA réglemente la sécurité sanitaire des aliments et de toute une gamme d’autres produits, dont les com­pléments vitaminés, les médicaments et les produits de beauté. En 1962, la FDA a bloqué la vente aux Etats-Unis de la Thalidomide, médicament lié à des malformations congéni­tales dans le monde entier. En 2010, elle a publié un rapport accablant sur le manque de qualité et de sécurité dans une usine de fabri­cation de médicaments d’usage courant et en vente libre, dont des antipyrétiques (Tylenol pour enfants et Motrin) et un antihistaminique (Benadryl). Ces produits ont fait l’objet d’un rappel.

Ebeid ajoute aussi qu’un tel organisme doit exister en Egypte et être présidé par le prési­dent de la République ou le chef du gouverne­ment. « Il doit englober tous les acteurs concernés par l’industrie pharmaceutique pour établir un plan de développement de l’industrie pharmaceutique et pour fournir les médicaments à un prix convenable. Il doit surveiller la production. Mais ce qui se passe, c’est que le ministère de la Santé, qui est le seul responsable de cette affaire, est malheu­reusement un médecin qui connaît peu de l’industrie pharmaceutique, et cela rend la communication plus difficile ».

Le parlement doit discuter un projet de loi concernant la fondation de l’Organisme suprême des médicaments en octobre pro­chain. Fouad croit aussi que lorsque la loi sur l’assurance médicale sera promulguée, elle pourra résoudre la moitié des problèmes tou­chant aux médicaments. Il explique : « Dans le cas de la promulgation de cette loi, la plu­part des produits pharmaceutiques seront distribués par le ministère de la Santé et les hôpitaux publics. Alors, les entreprises phar­maceutiques essayeront de produire de grandes quantités de médicaments et de dimi­nuer les prix des produits, car il y aura une concurrence et le gouvernement choisira le produit le moins cher pour une quantité convenable ».

Enfin, le dernier problème se trouve au niveau de la recherche pharmaceutique. Les experts croient que les grandes entreprises pharmaceutiques ont un budget réservé à la recherche, seulement comme l’explique Bassily : « Le gouvernement ne veut pas pro­mulguer une loi qui permet de tester de nou­veaux produits sur des malades. Dans tous les pays, les chercheurs commencent leurs expé­riences sur des animaux avant de les tester dans un cadre très réglementé sur des humains ». En Egypte, aucun cadre légal ne réglemente la recherche pharmaceutique, ce qui est un frein majeur au développement de l’industrie pharmaceutique dans le pays.



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