Semaine du 20 au 26 juillet 2016 - Numéro 1135
Ruey Lin Chang : La tâche du papyrologue est d’observer, de déchiffrer et de lire
  Ruey Lin Chang, docteur en sciences de l'Antiquité et papyrologue, explique les plus récentes techniques papyrologiques.
Ruey Lin Chang
Ruey Lin Chang, docteur en sciences de l'Antiquité et papyrologue.
Dalia Farouq20-07-2016

Al-Ahram Hebdo : Quelle est la genèse de la papyrologie dans le monde et son évolution ?

Ruey Lin Chang : La papyrologie en tant que discipline scientifique à mi-chemin entre l’archéologie, l’histoire ancienne et la philologie, est née pendant le dernier quart du XIXe siècle. Les papyri et d’autres supports d’écriture portables ont commencé alors à être considérés comme un ensemble cohérent sur les plans chronologique et géographique. Et sont devenus la base d’une investigation scientifique. Le recoupement des informations de ces documents nous permet d’approfondir nos connaissances sur l’histoire ancienne de l’Egypte. De plus, le déchiffrement de ces manuscrits anciens contribue grandement au progrès de notre étude de la paléographie, à savoir l’évolution de l’écriture et sa mise en forme technique. Depuis les années 1990, la papyrologie se numérise intensément, et on dispose maintenant d’outils en ligne performants qui améliorent les performances des chercheurs. La papyrologie grecque a fait preuve d’une remarquable organisation. Sa méthodologie a été empruntée par la suite par des spécialistes qui travaillent sur des papyri en démotique, copte et arabe. La direction actuelle de la recherche est profondément marquée par ce multilinguisme, mais la documentation grecque domine toujours, en termes de quantité et de qualité de leurs publications.

La papyrologie cherche en même temps à étendre son impact sur l’étude géographique et institutionnelle des mondes gréco-romain, byzantin et islamique. Depuis les années 1980, l’histoire égyptienne se débarrasse progressivement de son image de cas particulier et quelque peu exotique pour intégrer l’histoire du Grand Orient de la même façon que les autres grandes civilisations. La papyrologie aujourd’hui s’ouvre à d’autres disciplines, et mêle par exemple les faits archéologiques et études papyrologiques.

— Avant l’utilisation des papyri, sur quoi écrivaient les Egyptiens ?

— Je ne sais pas, et je ne peux qu’imaginer, comme tout le monde. D’ailleurs, cette question ne se pose pas seulement pour les Egyptiens, mais pour toutes les grandes civilisations. L’écriture se faisait peut-être alors sur du bois, des poteries, du textile ou de l’argile. Mais, à mon avis, tenter de remonter aux origines du monde sans d’autres bases que son imagination peut nous faire tomber dans une spéculation stérile.

— Comment la technique de la fabrication des papyri a-t-elle pu être découverte ? Et quand ?

— Nos connaissances sur la fabrication des papyri antiques sont dans une large mesure fondées sur les renseignements de Pline l’Ancien (Ier siècle av. J.-C.) dans son histoire naturelle. Au XXe siècle, les tentatives de reproduction se sont multipliées, notamment celles de Hassan Ragab. Un diagramme extrait d’un dépliant du Musée du papyrus de la Bibliothèque nationale autrichienne à Vienne nous donne quelques détails à cet égard. Néanmoins, on n’a jamais pu « découvrir » la technique complète. Nous essayons encore aujourd’hui de la reconstituer.

— Quels sont les plus importants papyri qui existent dans le monde ?

— Je crois qu’il faut en premier lieu citer un long rouleau de papyrus grec conservé au British Museum, datant de la fin du Ier siècle ap. J.-C. et restauré à la fin du XIXe siècle. On dit qu’il a été trouvé à Meir, mais sa provenance est sans doute Hermopolis/Al- Achmunayn. Il porte sur son recto un registre de comptes privés concernant les recettes et les dépenses d’un domaine agricole, et sur son verso, un ouvrage jusqu’alors perdu d’Aristote : Constitution des Athéniens ! Pour moi, c’est sans doute la découverte la plus sensationnelle de tous les temps. Il y a également de nombreux papyri de renom, mais ils sont majoritairement littéraires. Non moins sensationnels sont les imposants papyri documentaires, tels que le codex fiscal d’Hermopolis de l’époque byzantine édité par Jean Gascou, le plus volumineux codex conservé de l’Antiquité, et les trois rouleaux fiscaux d’Hermopolis de l’époque romaine édités par moi-même et publiés à l’IFAO. Il faut aussi noter que l’importance des papyri ne réside pas dans une seule pièce, mais dans un ensemble de documents rassemblés autour de quelques personnages centraux. Les papyri ont fait l’objet d’un archivage dans l’Antiquité, mais de nos jours, ils sont dispersés dans plusieurs collections. Citons les archives de Dioscore d’Aphrodite étudiées par Jean-Luc Fournet, les archives du stratège de l’Heptacomie Apollonios en cours d’étude par Thomas Kruse et les archives de l’Anystès Chénouté éditées par Federico Morelli.

— Comment pouvez-vous reconstituer, lire et identifier la date des anciens papyri ? Quelle est la phase la plus difficile ?

— Quand le texte est explicitement daté par le scripteur, nous avons la date sous les yeux. Mais encore faut-il bien connaître le système chronologique, ce qui n’est pas toujours une mince affaire. Quant aux autres textes non datés antiquement, il faut jouer avec différents critères : paléographiques, prosopographiques (les personnages mentionnés et leurs carrières mentionnées ailleurs), institutionnels (par exemple la mention d’une loi qui n’est plus pratiquée à telle ou telle date), etc. La phase la plus difficile est toujours le dernier moment, c’est-à-dire le moment où je me rends compte qu’il y a toujours des lettres ou des mots qui échappent encore à ma lecture. Souvent avec un certain recul, j’arrive à résoudre le problème. C’est la tâche essentielle d’un papyrologue : observer, déchiffrer et lire. Si on ne peut pas lire correctement, cela signifie que l’édition de ce papyrus n’est pas prête.




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