Semaine du 29 juin au 5 juillet 2016 - Numéro 1133
Concerts de nirvana
  Le centre culturel d'Al-Rabeë, situé dans une bifurcation de la rue Al-Moez, reçoit souvent plusieurs nouvelles troupes musicales soufies, dont Al-Faradiss, Al-Hadra et Mawlay. Des soirées de transe dans un cadre antique.
Concerts de nirvana
La troupe Mawlay, au centre d'Al-Rabeë.
May Sélim29-06-2016

Une petite bifurcation de la rue Al-Moez, dans Le Caire fatimide, près de la mosquée Al-Aqmar, mène vers Al-Rabeë. Une vieille bâtisse aménagée en espace culturel. « Al-Rabeë signifie littéralement la cour d’une maison mamelouke. C’est le patio où se croisent les familles qui squattent l’endroit pour se réunir entre elles », souligne Manar Saïd, l’une des responsables du centre culturel, réhabilité en 2013 par un groupe d’amis. « Au départ, nous étions dix personnes qui habitaient dans les quartiers de Hussein et de Gamaliya. La maison appartenait à l’Association des amis de l’environne­ment et du développement, une ONG culturelle. En coopération avec celle-ci, on a organisé quelques soirées artistiques à huis clos, puis nous avons décidé d’élargir notre cercle, de louer l’espace et d’avoir une pro­grammation artistique couvrant toute l’année. Aujourd’hui, nous sommes un groupe de cinq personnes à s’in­vestir là dedans », ajoute Manar Saïd. En l’intervalle de trois ans, Al-Rabeë a réussi à s’imposer, attirant un public de plus en plus nombreux.

Al-Faradiss, les jardins d’Eden
Tout au long du mois de Ramadan, Al-Rabeë a tenu des soirées ramada­nesques, plusieurs fois par semaine, favorisant l’ambiance spirituelle. Lors d’un concert de la troupe Al-Faradiss, la ruelle en face est presque bloquée, après la rupture du jeûne, à cause de la longue queue en attente devant le guichet. Sur des poufs en cuir, le public s’installe à son aise. Certains s’assoient sur des chaises en bois, lesquelles cadrent le patio et d’autres se précipitent pour monter aux pre­mier et deuxième étages, afin d’avoir une vue panoramique sur la scène.

Les musiciens font leur entrée, por­tant des toques égyptiennes et des djellabas andalouses. Ils interprètent les vers du poète soufi Ibn Arabi, Lellah Qawom Fi Al-Faradiss, chan­son titre de la troupe. « Je suis un chanteur professionnel, à l’origine membre de la troupe Samaa d’Intissar Abdel-Fattah. Les créateurs du feuilleton Al-Sabaa Wassaya (les 7 recommandations) m’ont contacté l’an dernier, afin d’animer une hadra (cercle de zikr où l’on psalmodie les noms de Dieu), toujours dans le cadre du feuilleton. J’ai fait appel à des collègues, musiciens et chanteurs, sans savoir que nos chansons servi­ront de bande sonore au feuilleton. Celles-ci ont connu un véritable suc­cès et étaient souvent réclamées dans les concerts de chants religieux. Tout le monde parlait déjà de la troupe, alors j’ai décidé de l’appeler Al-Faradiss ou le plus haut jardin du paradis », raconte Salah Abdel-Hamid.

Sur scène, ce dernier varie la pro­nonciation du mot Allah. Il guide son choeur et incite les mélomanes à inte­ragir, en applaudissant suivant le rythme des chansons. Sans appartenir à une confrérie soufie en particulier, Abdel-Hamid chante des louanges du prophète, égrène les noms de Dieu, reprenant les thèmes du chant reli­gieux populaire, tout en variant les styles musicaux. « Je chante aussi le patrimoine soufi des cheikhs égyp­tiens Taha Al-Fachni, Ali Mahmoud et pas mal d’autres », ajoute Abdel-Hamid.

Parfois, les mélodies trépidantes d’une guitare électrique attribuent au chant religieux une rythmique assez moderne et vivace. Abdel-Hamid tente ainsi de faire le lien entre passé et présent.

La prière éclairante de Mawlay
Durant la même semaine, la soirée animée par la troupe alexandrine Mawlay ressemble plutôt à un rituel religieux. Créée en 2015 par Youssef Omara, la troupe a de tout temps opté pour le chant et la danse soufis, s’attri­buant la même tenue vestimentaire que les derviches de l’ordre soufi turc d’Al-Mawlawiya (Mevlevi), fondé autrefois par le poète Galaleddine Al-Roumi.

La voix de Youssef Omara s’élève, récitant seul quelques versets cora­niques. Puis, il chante accompagné d’un simple takht (ensemble classique arabe) regroupant des joueurs de vio­lon, de luth, de daf et de kawala (sorte de flûte orientale). Les airs mélodieux envahissent ainsi la cour d’Al-Rabeë, un danseur soufi tourne à l’infini. « Les paroles et les corps doivent être en parfaite harmonie. Il faut atteindre un certain équilibre entre eux. De quoi préparer le public à un état d’ex­tase et de sérénité. L’audience demande parfois le pardon de Dieu, le supplie silencieusement, ferme les yeux et se détache du monde ter­restre », souligne Omara, épris du chant religieux dès son plus jeune âge.

Mawlay signifie en arabe mon maître et seigneur ; le terme résume en quelque sorte la vénération que l’on voue à l’amour divin et à l’ordre d’Al-Roumi. Omara réarrange les mélodies anciennes, afin de leur donner peau neuve. Les improvisations de la troupe vont bon train, entamant des oeuvres phare telles Mawlay Enni Bébabek (seigneur, je suis à votre porte) et Wallahi Ma Talaat Chams (à l’ordre de Dieu, le soleil ne se lève pas), etc.

Omara a recours aux bruits de la nature : le vent, la mer, etc. afin d’in­viter son public à la méditation, au nirvana, à la découverte de soi et de Dieu.

La hadra, instruire et plaire
D’un soir à l’autre, la cour d’Al-Rabeë change d’invités. Al-Hadra est une autre formation musicale qui vient y chercher refuge. Elle a même été lancée sur place, empruntant son nom au cercle traditionnel du zikr où l’on se regroupe pour psalmodier les noms de Dieu. « J’ai remarqué que le public est vivement attiré par les formes musicales et les danses des séances des mevlevis turcs. Puis, en fouillant dans la tradition des diffé­rentes hadra organisées par les confréries soufies en Egypte, j’ai constaté que celles-ci adoptent des mouvements et des rythmes précis », explique Nour Nagueh, fondateur de la troupe, également musicien-com­positeur, chanteur et directeur d’une troupe de musique rock : Leil Wa Ein (ô nuit ô mes yeux).

Nagueh puise dans les formes tradi­tionnelles du madih (éloges de Dieu et du prophète), comme interprétées durant les fêtes foraines de la Haute-Egypte et du Delta. S’ajoute à ceci le répertoire des poètes soufis Al-Roumi, Rabea Al-Adawiya et Ibn Arabi, ainsi que d’autres chansons plus contempo­raines comme Enni Gaaltek Fi Al-Fouad (vous êtes dans mon coeur) et Tabaddet Anwar Al-Hadi (les lumières du guide se sont manifes­tées). « La plupart de nos musiciens sont à l’origine des membres de diffé­rentes confréries soufies en Egypte. De plus, nous avons un conseiller religieux d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Abdel-Halim Khattab », précise Nagueh. En fait, la troupe tente, à travers son répertoire musical, d’in­troduire le soufisme au grand public, de manière simple. « Souvent, après le concert, on vient nous poser des questions sur la composition d’al-hadra et sur les confréries soufies. Nous organisons également un col­loque mensuel, ouvert à tout le public, sur l’art du chant religieux et sur le soufisme », dit-il, en ajoutant que sa troupe cherche à plaire, à divertir mais aussi à instruire les gens .




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