Semaine du 8 au 14 juin 2016 - Numéro 1130
Tahani Tossone : Les sportives égyptiennes ont obligé les responsables à leur accorder plus d’intérêt
  Entretien avec Tahani Tossone, pionnière du sport féminin en Egypte, ancienne joueuse de volley-ball, entraîneur du club Héliopolis et ex-membre au conseil d’administration de la Fédération de volley-ball.
Tahani Tossone
Tahani Tossone
Doaa Badr08-06-2016

Al-Ahram Hebdo : Vous êtes l’une des pionnières du sport féminin en Egypte, vous avez réalisé plusieurs exploits. Pouvez-vous nous citer les plus importants ?

Tahani Tossone : J’étais joueuse de volley-ball au Championnat national pendant 18 ans, de 1988 et jusqu’à ma retraite en 2006. Durant cette période, j’ai réalisé de nombreux exploits. J’étais la première femme égyptienne à remporter le titre de meilleure joueuse africaine, et j’ai décroché ce titre 35 fois. J’étais la première femme africaine à être désignée meilleure volleyeuse africaine du siècle. J’étais aussi la première égyptienne à évoluer à l’étranger en 1999 dans un club tunisien. En 2011, j'ai été désignée directrice de la sélection nationale dames, c'est une première en Egypte.

— Vous êtes l’idole de plusieurs générations de volleyeuses égyptiennes. Que représente cela pour vous ?

— Certes, c’est un grand honneur pour moi. Mais il faut savoir que cela est dû à une raison très importante. Au siècle précédent, le volley-ball était beaucoup plus populaire en Egypte. Les matchs du Championnat national étaient diffusés sur les chaînes de télévision officielle tandis que les chaînes satellites n’existaient pas à l’époque. Donc, les athlètes de notre génération, tels Hamdi Al-Safi et moi, sont beaucoup plus connus que ceux de cette génération. Je crois que le sport est devenu aujourd’hui un business. Voilà pourquoi les matchs de volley-ball ne sont plus diffusés. Mais il faut savoir que les responsables doivent d’abord diffuser les matchs, afin d’attirer les sponsors.

— Durant les dernières années, le sport féminin en Egypte a nettement progressé. Pensez-vous qu’il y a aujourd’hui un plus grand intérêt porté aux femmes sportives ?

— Non, pas du tout. L’intérêt pour le sport féminin n’a pas progressé. Je pense, au contraire, que l’intérêt accordé à notre génération était plus important qu’aujourd’hui. Nos noms étaient connus dans les médias et nos matchs étaient diffusés à la télé. Désormais, seules les superstars de quelques sports sont connues. Malheureusement, la situation actuelle est pire. A titre d’exemple, la sélection nationale féminine de volley-ball a réalisé en février dernier un exploit en terminant 2e des éliminatoires africaines qualificatives pour les Jeux Olympiques (JO) de Rio de Janeiro. En dépit de cet exploit, la Fédération égyptienne de volley-ball a refusé la participation de l’équipe aux éliminatoires mondiales, en prenant comme prétexte le refus des parents des joueuses à cause des examens de fin d’année qui coïncident avec les éliminatoires. Mais la vérité est que la fédération n’a pas essayé de régler le problème.

— Mais dans les sports individuels, les filles égyptiennes ont réalisé des progrès inédits …

— Oui, c’est vrai, les Egyptiennes ont récemment réalisé des exploits dans certaines disciplines comme le squash, le taekwondo, le karaté, le tir, l’haltérophilie, le tennis de table et le beach-volley. Mais il faut préciser que ces exploits ne sont pas le fruit d’un système appliqué par l’Etat. Ils ont été réalisés dans des sports individuels et sont le fruit d’efforts personnels.

— Voulez-vous dire que ces exploits ne sont pas le fruit des efforts des différentes fédérations ?

— On ne peut pas nier les grands efforts déployés par les Fédérations nationales, les parents et le ministère de la Jeunesse et du Sport sous la direction de Khaled Abdel-Aziz. Il faut savoir que le budget du sport égyptien est très limité. Etant donné que nous sommes dans une société masculine, le budget est dépensé en premier lieu sur les hommes. On commence par les équipes nationales hommes, puis les sélections juniors hommes, et enfin, les sélections féminines. Mais ce sont les exploits réalisés par les filles égyptiennes sur le plan mondial qui ont poussé les responsables à s’intéresser à elles en leur fournissant une meilleure préparation. Donc, ce sont les sportives égyptiennes qui ont obligé les responsables à leur accorder plus d’intérêt.

— Selon vous, quelle est la cause des ces exploits ?

— Je crois que les Egyptiennes sont plus ambitieuses aujourd’hui. Elles sont au courant du développement du sport dans le monde entier. Les Egyptiennes ont commencé à réaliser qu’elles ne sont pas très loin des championnes du monde et des championnes olympiques. Les exploits réalisés par certaines athlètes égyptiennes ont fait que les autres ont pris confiance en elles-mêmes. Elles ont réalisé qu’elles sont capables de décrocher des médailles mondiales ou olympiques.

— Quels sont les handicaps auxquels fait face le sport féminin en Egypte ?

— C’est le système éducatif égyptien. En fait, notre système éducatif n’encourage pas à pratiquer le sport, par contre, ce système entrave le développement du sport égyptien. Les écoles sportives ne sont pas une solution du fait qu’elles regroupent des amateurs et non des champions. Il faut changer totalement le système éducatif égyptien. Pour améliorer la situation du sport égyptien, nous devons appliquer un système scientifique. Le sport doit être une priorité de l’Etat égyptien. Il faut être sincère en répondant à cette question : voulons-nous éduquer une génération ou faire semblant de l’éduquer ?




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