Semaine du 8 au 14 juin 2016 - Numéro 1130
Vers la parité sur les terrains de jeu
  Le sport féminin en Egypte a réalisé de remarquables progrès au cours des dernières années. Les raisons sont multiples : changement des mentalités et volonté de s'affirmer.
Vers la parité sur les terrains de jeu
Nour Al-Cherbini, championne du monde en squash. (Photo : AFP)
Doaa Badr08-06-2016

En dépit de la canicule dont a été témoin l’Egypte ces derniers jours, le Centre olympique de Maadi, totalement renouvelé, est en pleine agitation. Plusieurs équipes nationales sont venues s’entraîner. Dans la salle de taëkwondo, les filles de la sélection nationale de handball affrontent leurs homologues masculins pour s’échauffer avant de commencer l’entraînement. Bien que le taëkwondo soit un sport de combat, on constate qu’il y a autant de filles que de garçons. En plus, les filles s’entraînent avec les garçons. Dans la salle se trouve l’entraîneur de l’équipe féminine, la Turque Gulsha Alonzo, épouse du directeur technique de la sélection, l’Espagnol Rosendo Alonso qui dirige l’entraînement des filles avec concentration et fermeté.

La scène reflète le grand développement que le sport féminin connaît en Egypte. Le taëkwondo féminin est l’une des disciplines qui ont réalisé dernièrement des exploits. « Durant les deux dernières saisons, j’ai réalisé des exploits avec les taëkondistes égyptiennes. L’équipe égyptienne dames a été élue meilleure équipe féminine au monde en 2015 par Mas Tkd, plus célèbre magazine de taëkwondo. Cela prouve que ces filles sont capables d’aller très loin jusqu’au podium olympique », déclare Gulsha Alonzo durant l’entraînement.

Les sportives égyptiennes se sont distinguées dernièrement sur la scène internationale dans plusieurs disciplines, comme le taëkwondo, grâce à Hédaya Malak et Séham Al-Sawalhi, la natation grâce à Farida Osman, le squash grâce à Nour Al-Cherbini et Ranim Al-Wélili, le karaté grâce à Giana Farouq, l’haltérophilie grâce à Sara Samir, et le tennis de table grâce à Dina Mechref (voir page 5). La sélection nationale de foot féminin a aussi réalisé un exploit en se qualifiant pour la Coupe d'Afrique des Nations (CAN) après une longue période d'absence.

Sur un autre plan, le nombre de femmes égyptiennes qualifiées pour les Jeux Olympiques (JO) de Rio est sans précédant. Cette année en effet, il y aura 35 femmes au sein de la délégation égyptienne à Rio sur un total de 117 athlètes qualifiés, soit environ 30 %. Entre 1912 et 1996, seules 10 femmes ont participé aux différentes éditions des JO.

Ambitions et nouvelles mentalités

Vers la parité sur les terrains de jeu
Hédaya Malak, 3e mondial en taëkwondo. (Photo : AP)

Une question se pose. Quelles sont les causes de ce développement du sport féminin en Egypte ? Les sportives sont-elles plus ambitieuses ? La mentalité qui consiste à donner la priorité au mariage pour les filles a-t-elle évolué ? Certes, les sportives d’aujourd’hui sont plus ambitieuses. « Je pratique le taëkwondo depuis mon enfance au club Al-Seid, et je n’ai jamais senti qu’il existe une différence entre les filles et les garçons. Nous sommes tous des amis, et nous nous entraînons ensemble. Mes parents m’ont beaucoup encouragée, surtout après avoir remporté des médailles. Je n’ai jamais senti que ce sport ne convient pas aux filles. Même quand j’ai décidé de porter le voile, il m’était permis de disputer des compétitions », dit la taekwondoïste Hédaya Malak, 4e au classement mondial et vainqueur de la finale du Grand Prix 2015.

Malak est le modèle d’une jeune fille ambitieuse, encouragée par ses parents et totalement convaincue que le sport est adapté à la condition féminine. Selon elle, les filles sont sur le même pied d’égalité avec les garçons dans le domaine sportif. Les exploits réalisés par cette jeune fille sur la scène internationale a incité ses parents à la soutenir, et a encouragé les responsables à lui accorder plus d’intérêt.

Sa compatriote, Séham Al-Sawalhi, 7e mondiale et championne d’Afrique, renchérit : « Le développement du sport féminin n’est pas le fruit d’un système appliqué par les responsables du sport. Mais il s’agit surtout de la volonté des femmes à se forger une place dans ce monde d’hommes. A mes débuts, je n’ai jamais pensé pouvoir remporter une médaille internationale, mais en disputant les compétitions internationales, j’ai été encouragée en voyant des mamans qui pratiquaient encore le sport. Ainsi, j’ai décidé de travailler pour réaliser mes rêves. Et c’est grâce aux bonnes performances des sportives en Egypte que les responsables ont commencé à nous accorder plus d’intérêt ».

Du volley-ball à la natation

Vers la parité sur les terrains de jeu
Farida Osman, 5e aux Mondiaux de natation.

Cette nouvelle vague a été précédée par des pionnières. La volleyeuse Tahani Tossone, a ainsi été la première égyptienne à avoir évolué à l’étranger en 1999. Rania Elwani, a été la première nageuse à disputer les Jeux olympiques: elle y a réalisé la meilleure performance égyptienne à l’époque. Puis en 2003, il y a eu l’haltérophile Nahla Ramadan, qui a réalisé une première dans l’Histoire en remportant le titre de Championne du monde dans la catégorie des 75 kg. Une autre pionnière est la pentathlonienne Aya Médani. Vice-championne du monde en 2008 et plusieurs fois vainqueur de la Coupe du monde, elle a réalisé une carrière parfaite avant d’arrêter la compétition après son échec aux JO de Londres 2012. Après 2 ans d’arrêt durant lesquels elle s’est mariée et est devenue mère d’un enfant, elle a décidé de retourner au jeu. « Je veux prouver à tous qu’il n’est pas impossible de pratiquer le sport et de remporter des médailles, même si l’athlète est une femme égyptienne mariée et mère d’un bébé », dit la jeune maman qui a remporté cette saison, après son retour, la médaille d’argent aux éliminatoires africaines qualificatives pour les JO.

Désormais, il y a d’autres noms à retenir tels que la jeune nageuse Farida Osman, qui a réalisé une première dans l’histoire de la natation égyptienne en terminant 5e du 50 m papillon aux Championnats du monde 2015. La championne du monde junior 2011 raconte les difficultés qu’elle a affrontées avant les Mondiaux. « A cette époque, toutes mes coéquipières avaient arrêté la natation pour différentes raisons telles que les études ou pour ne pas porter le maillot. J’étais la seule à décider de poursuivre l’entraînement. Pendant l’été, toutes mes amies étaient en voyage, et moi, j’étais obligée de rester au Caire pour m’entraîner. Heureusement, mes parents m’ont persuadée de continuer la natation. Le fruit de mes sacrifices a été superbe. J’ai décroché une médaille d’or aux Mondiaux juniors », dit-elle.

L’histoire de cette jeune nageuse explique pourquoi les Egyptiennes renoncent à pratiquer le sport. En effet, les obstacles sont nombreux : coutumes et traditions, études, mariage et le refus des parents. « Toutefois, la situation commence à changer. Les excellentes performances de plusieurs Egyptiennes sur la scène internationale sont la cause de ce changement », affirme Alaa Mechref, président de la Fédération égyptienne de tennis de table et vice-président du Comité olympique égyptien.

L’histoire de Farida Osmane n’est pas terminée. En 2013, elle a commencé une nouvelle étape de sa vie. Après avoir obtenu son bac d’une école américaine en Egypte, elle intègre l’Université Berkeley en Californie aux Etats-Unis. Ses deux parents dentistes : Randa Al-Salawy et Hicham Osman étaient conscients de l’importance — pour une nageuse — de faire ses études aux Etats-Unis, meilleure nation en natation. « A l’époque, notre décision d’envoyer notre fille seule aux Etats-Unis était très bizarre. Même mon père était contre ma décision. Mais après les excellentes performances de Farida ces dernières années, tous les opposants ont changé d’avis. Aujourd’hui, beaucoup de parents me contactent pour se renseigner sur les meilleures universités américaines, afin d’envoyer leurs filles », confie Randa Al-Salawy, mère de Farida Osman.

Une histoire qui révèle le grand changement au sein de la société égyptienne qui commence à valoriser la participation des femmes au sport au même titre que les hommes. « Les filles ont obligé tout le monde à les respecter. Elles sont plus sérieuses et plus dévouées à l’entraînement. Voilà pourquoi elles réalisent vite d’excellents résultats. Ce sont elles qui ont obligé les responsables à leur accorder plus d’intérêt », dit Mechref.

Le ministère de la Jeunesse et du Sport approuve ces arguments. « Nous n’avons pas de budget alloué spécialement aux filles. Le budget est fixé pour chaque fédération, et c’est la fédération qui choisit où dépenser l’argent. Et comme les filles ont réalisé des exploits, elles ont obligé les fédérations à leur fournir une partie plus importante du budget », déclare Mohamad Kassab, responsable des relations publiques au ministère de la Jeunesse et du Sport.

A vrai dire, ce sont les exploits inédits des Egyptiennes qui ont poussé les parents, les fédérations et la société à s’intéresser de plus au sport féminin en Egypte.


Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire