Semaine du 25 au 31 mai 2016 - Numéro 1128
Helmi Sharawy: La passion de l’Afrique
  Dans son périple africain, Helmi Sharawy s'est toujours entièrement donné à l’Afrique et au monde qu'il s'est choisi. Parcours d’un militant
Helmi Sharawy
Soheir Fahmi25-05-2016

« Ce n’est pas en créant des pages spécialisées dans les journaux ou en faisant des programmes sur l’Afrique qu’on aide à une meilleure connaissance de ce continent. Il faut parler de l’Afrique de manière naturelle dans le contexte de la politique et la culture, comme des différents autres sujets locaux ou internationaux qui occupent les gens », affirme Helmi Sharawy avec la détermination d’un homme qui a donné sa vie à l’Afrique et à ses problèmes. Helmi Sharawy est un homme calme, pondéré et discret. Mais une réelle métamorphose s’opère en lui lorsqu’il s’agit de l’Afrique. Ses yeux brillent et ses histoires ne s’arrêtent plus. Sa connaissance de l’Afrique qu’il sait partager avec tout le monde, et en particulier les membres de sa famille, remonte à très loin. Sa femme et ses enfants connaissent les penseurs et les politiciens africains qui sont des amis de la famille. Il y a une familiarité et une amitié qui font qu’ils atterrissent chez eux à la maison, même s’ils sont au Caire en mission officielle. Comme ce jour où il arrive chez lui pour entendre sa fille et son fils s’acclamer à la porte d’entrée : « Papa, oncle Ibrahim est ici ». Oncle Ibrahim n’est autre que le ministre des Affaires étrangères de l’Ouganda, qui est arrivé avec toute sa garde officielle pour retrouver d’abord la chaleur de la maison de ses amis et pour se reposer avant de se plonger dans ses occupations officielles. Un exemple, entre beaucoup d’autres de ce genre de liens, qui lie Sharawy à l’Afrique.

En effet, c’est un homme pour qui le rapport humain et la connaissance de l’autre sont primordiaux. D’ailleurs, il dit avec simplicité : « J’ai toujours cherché à défendre une cause ». Un choix qui l’a mené vers de nombreux horizons où la cause générale et l’amour de la connaissance l’ont toujours guidé.

Originaire d’un milieu rural, d’un petit bourg près de Denchouaï, dans le Delta, il vient au Caire avec sa famille à l’âge de 12 ans à cause de la crise financière qui avait frappé son père, malgré ses quelques feddans. En ville, dans le quartier très ancien de Sayéda Zeinab où sa mère possède une maison, il n’a jamais cessé de se sentir paysan. Il raconte : « Dans la cité, tous mes camarades savaient jouer au ballon, moi je n’étais pas habitué à ce genre d’activité, je m’occupais à lire ». Il cherche une voie qui satisfait ses aspirations et devient membre d’une bibliothèque municipale où il lit toute la collection : Que sais-je ? Sans bien tout comprendre, mais il y avait un monde de la connaissance qui l’interpellait : « Je lisais un bouquin par jour à tel point que le bibliothécaire s’imaginait que ce n’était pas vrai ». Ceci sans oublier les activités politiques. Avec ses amis, il fréquentait la confrérie des Frères musulmans et l’autre groupe de Misr Al-Fata. C’est ainsi qu’il lisait beaucoup de textes sur l’islam et les penseurs de l’islam, avant de s’éloigner des Frères musulmans et de plonger dans la lecture de l’Existentialisme. Cette période de la fin des années 1940 et du début de 1950 est très riche. Il y avait une effervescence de la culture. Il reconnaît également le rôle du Wafd avant la Révolution de 1952 qu’il considère comme un prolongement naturel avec tout ce qui l’a précédé.

Avec toutes ses connaissances, il avance vers son destin. Sa mère avait insisté pour qu’il fasse une scolarité normale et non pas azharite comme le voulait son père, qui l’avait emmené au kottab (école coranique) du village où il avait appris par coeur le Coran. Il rit en signalant : « Les femmes finissent toujours par avoir le dernier mot ». D’ailleurs, son frère et sa soeur poursuivent leurs études au Caire, seuls. Et Sharawy le mentionne pour montrer le degré d’ouverture de ses parents.

Avec les amis de Sayéda Zeinab qu’il garde jusqu’à aujourd’hui, il poursuit ses activités politiques et s’occupe avec eux d’une revue La Flamme en 1950, où il est rédacteur en chef et où il signe de nombreux articles. Il est inscrit également à la grande école de Khédawiya au secondaire, où les manifestations et batailles contre les Anglais battent leur plein.

Mais à l’université, un grand tournant s’opère dans sa vie. Il fait des études de philosophie et de sociologie où il est très attiré par l’anthropologie. C’est la voie qu’il va emprunter pour étudier le folklore des sociétés primitives, des cultures populaires et leur richesse. Ce qui le mènera plus tard à l’Afrique.

Déjà, depuis des années, il parcourt l’Egypte, s’en va à l’oasis de Siwa pour collecter, analyser et écrire un texte qui fait référence jusqu’à aujourd’hui d’un point de vue historique et qui sera publié dans la revue des arts populaires. S’en suivent des études sur les pèlerinages coptes. Ceci sans oublier la traduction d’une grande introduction de Sokolov sur le folklore. Parallèlement à cet engouement pour le folklore, Sharawy tombe amoureux de l’Afrique durant ses années d’études. En 1955, il découvre la ligue africaine à Zamalek dont il ne se détachera plus. Il connaît là des Africains qui sont, jusqu’à aujourd’hui, ses amis, et découvre un monde qui lui ressemblait. Il est obligé de choisir entre le folklore et l’Afrique, tout en sachant pertinemment que tous les deux proviennent en lui de la même source, la connaissance de l’autre.

Son périple avec l’Afrique ne s’arrêtera pas malgré les grandes embûches rencontrées dans les différentes stations. En Egypte, c’est la période où l’Afrique est au coeur des intérêts de Nasser. Il y a eu la conférence de Bandung et la Ligue des pays afro-asiatiques. Le ministre Mohamad Fayeq est alors responsable des affaires africaines et le choisit à la Ligue africaine pour lui faire une revue de presse de tous les journaux d’Afrique, en plus de la traduction des informations africaines tous les jours pour le Conseil des ministres. « J’ai appris sur le tas plein de choses sur l’Afrique ». Plus tard, Mohamad Fayeq fera de lui le responsable de la maison de l’Est de l’Afrique avec des ressortissants de Zanzibar. Et d’activités en activités, il devient le coordinateur des bureaux de Libération en Egypte. 60 bureaux de libération des affaires africaines sont ouverts en Egypte et fermés alors que les pays africains accédaient à leur libération. Sharawy y restera jusqu’en 1975, mais avec la politique de Sadate et le retrait de l’Egypte de la scène africaine ainsi que ses tendances de gauche, on lui demandera de prendre congé.

Mais de toute façon, Sharawy n’est pas un homme à rester longtemps dans un même endroit. Il change de cap, et le ministre d’Etat pour le Soudan lui demande de devenir conseiller des affaires culturelles soudanaises. Cependant, Sharawy ne sait pas se désister de ses opinions politiques. L’Accord de Camp David avec Israël est une ligne rouge qu’il n’accepte pas. Il manifeste au Salon du livre contre la création d’un pavillon israélien et il est détenu pendant un mois. Il est démis de ses fonctions une fois de plus.

Mais le sort joue en sa faveur, et il accepte de travailler comme professeur à l’Université de Juba au Sud du Soudan. « Je pensais que j’y serai à l’abri. Personne ne m’y retrouvera ». Mais une fois de plus, il est rattrapé par ses positions politiques et il s’en va. Mais partir où ? La réponse ne tarde pas à venir pour cet homme qui avoue : « J’accédais à chaque fois à quelque chose de meilleure ». Il partira cette fois-ci pour la Tunisie, à l’Unesco arabe (Alecso) où il y restera de 1982 à 1986, pour revenir de son propre gré cette fois-ci et fonder le projet de sa vie avec le penseur international Samir Amin. Il devient alors le directeur du Centre des recherches arabes et africaines qu’il préside jusqu’en 2010, pour donner la relève au professeur Chahida Al-Baz. Toutefois, il reste le président adjoint du centre. Non sans fierté, il déclare subitement : « Le centre existe depuis 30 ans ! ». Va-t-il se reposer enfin ? Mais Sharawy n’est pas un homme à rester les mains croisées. Tout le monde hurle à côté de lui, sa femme, ses enfants et ses amis pour qu’il prenne un peu de répit. Rien n’y fait. Ces jours-ci, il est obligé de rester chez lui pour se reposer, mais on sent qu’il a hâte de reprendre ses activités.

Sharawy a une vocation, celle de corriger les idées reçues sur l’Afrique. Il a déjà écrit 15 livres qui traitent de sujets divers et il vient de terminer une recherche de deux volumes sur les écrits en langue arabe des Africains sur leur culture. Pour répondre à la fausse thèse selon laquelle les Africains n’ont écrit que lorsqu’ils ont connu les langues coloniales, Sharawy écrit beaucoup. Sa femme, une mordue de l’Afrique également et qui a traduit de nombreux livres africains du français vers l’arabe, raconte avec son beau sourire : « Nous avons passé des années avec nos deux enfants à leur raconter des histoires. Moi, sur les droits de l’homme qui est mon activité principale, et Helmi sur l’Afrique et les problèmes intimes ou généraux ». Tawhida, sa femme, comme lui, croit à la valeur du travail et de l’engagement. Leurs deux enfants ont choisi des carrières scientifiques, mais ils s’intéressent néanmoins au monde qui les entoure. Dans la célébration qui a été faite en son honneur dernièrement au Caire par Codesria (Le Conseil africain pour les recherches africaines) fondé en 1973, ses amis, sa femme et ses enfants ont retenu de Helmi Sharawy cette grande dévotion pour le travail, le respect des valeurs auxquelles il a cru et son engouement pour l’Afrique qui durera sans doute encore longtemps pour notre bonheur à tous .

Jalons :

1935 : Naissance.
1960-1975 : Chercheur à la présidence de la République.
1980-1981 : Professeur des études afro-arabes, Université de Juba.
1982-1986 : Conseiller des études afro-arabes, Alecso, Tunisie.
1987-2010 : Directeur du Centre des recherches arabes et africaines.




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