Semaine du 25 au 31 mai 2016 - Numéro 1128
Les manuscrits inconnus de En Taha Hussein
  Dans son récent ouvrage intitulé Al-Awraq Al-Maghoula (les papiers inconnus), le critique, romancier et traducteur égyptien, Abdelrashid Mahmoudi, dévoile de nouveaux manuscrits rédigés en français par Taha Hussein et à ce jour jamais publiés.
Les manuscrits inconnus de Taha Hussein
Rasha Hanafy25-05-2016

Des textes ayant une vision directe, forte et profonde. Rien d’étonnant. Ils ont été rédigés par le doyen de la littérature arabe, Taha Hussein (1889-1973), considéré comme l’une des principales figures de la modernisation et des Lumières au XXe siècle. Bien qu’il ait perdu la vue à l’âge de trois ans, Taha Hussein avait une vision claire des sujets qu’il traitait, même s’ils soulevaient des problèmes épineux. Le lecteur s’en rend compte en lisant les nouveaux manuscrits français, publiés récemment en édition bilingue par le Centre National de Traduction (CNT), relevant du ministère égyptien de la Culture.

L’ouvrage porte la signature du critique, romancier et traducteur égyptien, Abdelrashid Mahmoudi, intitulé Al-Awraq Al-Maghoula. Makhtoutat Taha Hussein Al-Faransiya » (Taha Hussein. Les manuscrits français). C’est une édition bilingue : en français et en arabe. Mahmoudi a pris la charge de traduire les textes vers l’arabe, tout en les introduisant. « Récemment, j’ai pris connaissance d’autres textes de Taha Hussein, écrits en français, qui diffèrent sensiblement de ceux déjà publiés, du fait qu’ils ont été dictés par l’auteur (qui était aveugle), et écrits à la main. Ils sont restés à l’abandon et n’ont pas été publiés pour une raison qu’on ignore. D’où la nécessité, cette fois-ci, d’une édition bilingue regroupant les textes originaux en français et leurs traductions arabes », explique Abdelrashid Mahmoudi, dans sa préface. Mahmoudi avait déjà traduit des manuscrits de Taha Hussein publiés dans des revues égyptiennes et françaises. Il les a regroupés dans un seul volume dont la première édition est parue à Beyrouth (1990) et la troisième édition au Caire (2008).

Le nouvel ouvrage, publié récemment, est divisé en deux parties : arabe et français. Il commence par une préface, traduite en français, puis, dans la partie en arabe, on trouve une introduction générale pour tous les manuscrits. L’auteur donne ensuite une introduction à chaque manuscrit pour expliquer au lecteur les circonstances et les points de vue de Hussein. Il fournit les photos scannées de six manuscrits dans l’appendice II. Dans appendice I, il présente une lettre envoyée par un ministre turc dénonçant les déclarations critiques de Hussein sur le retard de l’Egypte sous le premier Empire ottoman, et à laquelle Taha Hussein répond dans le premier manuscrit.

Des écrits de diverses formes

Les manuscrits inconnus de Taha Hussein

Al-Awraq Al-Maghoula regroupe huit manuscrits. Certains ont été rédigés dans un objectif ponctuel, comme la réponse de Taha Hussein à une lettre envoyée par le ministre turc, un discours prononcé à l’occasion de la remise de son doctorat honorifique, en 1951, à l’Université d’Athènes, en Grèce, un autre prononcé à l’inauguration de l’institut Farouq 1er pour les études islamiques, à Madrid, ou encore un discours sur l’Orient, destiné à une conférence tenue à Venise sur le malentendu entre l’Orient et l’Occident. D’autres manuscrits prennent la forme d’un rapport, comme celui sur la traduction des classiques pour le monde arabe et l’avant-propos du livre Al-Chifaa d’Avicenne. La forme de l’étude scientifique était aussi présente avec un manuscrit sur les points communs entre les Motazilites et Leibniz, et un autre sur la puissance mystique du Coran, expliquée pour les non-musulmans.

Le contenu de ces manuscrits a une importance extrême, « parce qu’il dévoile plusieurs côtés de la pensée de Taha Hussein », comme l’indique Mahmoudi.

Dans sa réponse adressée au ministre turc, à titre d’exemple, Hussein insiste sur son opinion et son jugement négatif quant à la période durant laquelle l’Egypte faisait partie de l’Empire ottoman. Il défend son point de vue sans crainte et sans hésitation, en disant : « Avant la conquête ottomane, notre pays avait une indépendance complète qui lui permettait d’établir des relations diplomatiques, économiques et même scientifiques avec l’Europe méditerranéenne. La civilisation de notre pays était florissante, Le Caire prenait dans le monde musulman le rôle d’Alexandrie dans le monde hellénistique ». Et de souligner dans le même manuscrit : « Il y a un phénomène constant dans l’histoire de l’Egypte, c’est l’impossibilité pour elle de produire quelque chose de substantiel dans la vie de l’esprit, quand elle ne jouit pas d’une indépendance plus ou moins effective. Quand elle subit la domination étrangère, elle s’épuise dans sa lutte pour la liberté. Lutte qui l’absorbe presque entièrement ». Taha Hussein n’hésite pas à affirmer au ministre turc : « (…) Mais les Turcs ottomans arrivent et l’Egypte est réduite à l’état de province de l’Empire turc comme elle était province de l’Empire byzantin et de l’Empire romain. Elle retombe dans la médiocrité. (…) Votre Excellence ne croit-elle pas qu’il est bon de considérer l’histoire avec un esprit aussi objectif que possible ? Cela satisfait l’intelligence et le coeur à la fois, donne à l’une le plaisir de contempler la vérité et purifie l’autre de tant de préjugés qui font aux hommes plus de mal que de bien ».

Le malentendu historique
Dans son discours sur l’Orient, prononcé comme il semble à l’auteur de l’ouvrage, lors d’une conférence tenue en 1945, à Venise en Italie, Taha Hussein a essayé de préciser les causes du malentendu entre l’Orient et l’Occident et comment y mettre un terme. « Il est bien remarquable que ce manuscrit, rédigé il y a 70 ans, est valable jusqu’à aujourd’hui. Avec quelques modifications, ce discours pourrait être prononcé dans une conférence semblable sur le même sujet en incluant les Etats-Unis au lieu de l’Europe », assure Mahmoudi.

Dans ce discours, Taha Hussein parle des relations équilibrées entre les deux mondes, oriental et occidental, afin de réaliser les intérêts communs. « Il est clair que l’Europe a des visées et des intérêts dans l’Orient arabe. (…) Mais l’Europe saura, si elle ne le sait pas déjà, que ces intérêts peuvent très bien lui être assurés sur la base de l’amitié et de la coopération, et que tous ces intérêts seront singulièrement en danger si elle cherche à les garantir par la force et la domination ».

Hussein pense que pour rétablir la confiance entre l’Orient et l’Occident, il faut absolument résoudre deux problèmes : l’indépendance de l’Afrique du Nord (il parlait de l’Algérie, qui a eu son indépendance au début des années 1960) et celle de la Palestine, qui persiste jusqu’à aujourd’hui. « Notons que le problème palestinien a été créé de toutes pièces par l’Occident. Pendant des siècles, le monde a vécu en paix avec une Palestine arabe. (…) Il faudrait que ceux qui ont créé artificiellement ce problème lui donnent une solution et débarrassent le monde de ce cauchemar », affirme Taha Hussein.

Etudes profondes
Al-Awraq Al-Maghoula renferme également deux manuscrits, considérés comme philosophiques et invitent les chercheurs à poursuivre la recherche sur les deux sujets. Dans le premier, Hussein parle de deux points communs entre les Motazilites (école théologique musulmane se caractérisant par la volonté d’introduire une forme de rationalité dans la compréhension du phénomène religieux), d’une part, et le philosophe allemand, Leibniz, de l’autre. Le premier point est la conception même de Dieu, et le second est la justice divine. Hussein se demande : « Est-ce une simple coïncidence que cette ressemblance, j’allais dire cette identité des deux doctrines ? Ou bien le Motazilisme, en passant par la philosophie scholastique, aurait-il influencé Leibniz ? C’est là une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre. Il me suffit de l’avoir posée ».

Le dernier manuscrit concerne le Coran. Il s’agit d’une vision profonde de l’influence unique du Coran sur les musulmans, expliquée aux non-musulmans. Hussein a essayé de montrer que le Coran, par le fait qu’il soit long, par les répétitions, l’ordre empirique et les passages qui se ressemblent, représente le désert, le milieu que les Arabes connaissent le mieux. « Les Arabes le sentaient très fortement, y voyaient là l’accomplissement parfait de tout ce dont ils étaient capables, et de tout ce que le milieu où ils vivaient pouvait inspirer. Le Coran englobait leur esprit, leur art, leur vie entière de telle manière que les Arabes n’avaient besoin de faire aucune autre oeuvre remarquable », affirme Taha Hussein, en assurant que le Coran ne peut être qu’une inspiration véritablement « DIVINE ». C’est à se demander comment Taha Hussein a pu être qualifié d’apostat, après la publication de son livre intitulé De la poésie préislamique. Une seule lecture ne suffit pas pour un tel ouvrage riche d’idées et de sujets qui pourraient encore être discutés de nos jours.

Abdelrashid Mahmoudi
Il est né à Charqiya en 1936. Il est poète, romancier, traducteur et chercheur dans les domaines de la critique et de la philosophie. Après une carrière de fonctionnaire international auprès de l’Unesco, il a pris sa retraite pour devenir conseiller culturel auprès du même organisme à Paris. Mahmoudi est connu par ses ouvrages de références sur le doyen de la littérature arabe, Taha Hussein. Parmi lesquels Taha Hussein Education, d’Al-Azhar à la Sorbonne, Al-Kitabat Al-Oula li Taha Hussein (Taha Hussein, de l’autre rive).

Il a commencé l’écriture littéraire par la poésie et s’est tourné récemment vers l’écriture de nouvelles. Il a reçu le prix émirati d’Al-Cheikh Zayed pour les lettres pour son roman Baad Al-Qahwa (après le café), aux éditions Al-Masriya Al-Lobnaniya, 2013.




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